LA QUINZAINE THÉATRALE
On sent que nous entrons dans la saison d’été. Il y a des prodromes. Les théâtres ferment — du
moins, les plus sages — les uns, carrément, sans lutte; les autres, après résistance. Quant à ceux qui persistent, ils se réfugient dans les reprises, ou bien nous servent des fonds de carton, qui n’ont pas la vie très dure. Ainsi, en cette quinzaine, nous eûmes une singulière première repré
sentation, à l’Athénée, avec les Angles du divorce, une comédie en cinq actes de M. Maurice Biollay, exécutée en cinq quarts d’heure par des comédiens express, de sept heures et demie à huit heures trois quarts, et, sous forme de lever de rideau, à Madame Flirt, dont le succès se continue, s’acheminant vers la 200e.
Cette comédie des Angles du divorce est assez embrouillée, son postulat nébuleux s’appuie sur l’art. 295 du Code civil, duquel il résulte que « les époux divorcés qui se rapprochent et se rema
rient, après le divorce, ne peuvent plus divorcer une seconde fois, leurunion nouvelle devenant alors indissoluble ». Ainsi avait rai
sonné le jeune et imprudent Renneley alors qu’il divorça avec sa femme, Simonne Lebertin, un peu capricieuse, et qu’il comptait bien cependant réépouser à perpétuité. Mais lèvent ayanttourné, c’est avec Germaine Néris, une amie de sa femme, qu’il se marie. Cette petite aventure n’aura gardé l’affiche, que pendant les trois représentations réglementaires, après quoi elle est « rentrée dans le néant... », comme on disait au temps du Vampire, le drame du père Dumas.
Au Vaudeville, autre fond de carton, sous la forme des Petites Jourdeuil, qui ont eu leurs huit représentations bien comptées,
puisque la première date du 24 mai, alors que le 3i du même mois, le théâtre ajusta ses volets de clôture, après avoir fermé ses portes. Les Petites Jourdeuil étaient cependant une sorte de comédie-drame non sans quelque mérite, dont le sujet peut être rapidement conté. En voici le squelette : les demoiselles Jour
deuil, Fernande et Thérèse, ont été élevées dans un milieu de mœurs faciles, monde d’artiste, en liberté. Le père Jourdeuil est un compositeur, membre de l Institut, et coureur de pretentaines, vieux marcheur que rien n’arrête, toujours en course au guille
dou, et qui ne séjourne au foyer familial qu’en passant, entre deux étapes; quant à la mère, c’est une bonne femme, dont lapréoccupation est de marierses filles. Or l’aînée de celles-ci, Fernande, a esquissé sa « chute d’un ange», entre les bras du célèbre roman
cier Robert Valency, un auteur qui tire à cinquante éditions, — comme au temps où la librairie était heureuse! — ce qui ne l’empêche pas de devenir la femme du docteur Lucien Desroches. D’ailleurs, avant le mariage, en honnête créature qu’elle est quand même, elle a avoué sa faute à Lucien, qui, généreusement, a passé outre et accepté la situation telle qu’elle est. Il aime Fer
nande depuis longtemps ets’efforcera de ramener la sérénité et le calme en cette âme malade de désespérance. Or, le hasard ayant
mis en présence Fernande et Robert de Valency, le séducteur d’autrefois, celui-ci éprouve le revenez-y coutumier, et s’efforce de reprendre celle qu’il a aimée. Fernande le repousse avec mépris, et Lucien Desroches, le mari, le provoque et le blesse dans une rencontre inutile. Il le reconnaît lui-même, puisqu’un coup d’épée ne résout et ne prouve jamais rien; mais c’est, dit-il, « une satisfaction que se doit un galant homme». Après cette les
sive du passé, le ménage Desroches se rescelle de plus belle, et Fernande peut s’écrier, comme la Gabrielle d’Émile Augier :
O père de famille, ô poète, je t’aime L
L’interprétation ne fut que suffisante, plutôt terne, malgré
Maury, grave, ému et sincère dans le personnage un peu mystique de Desroches, et Lérand, toujours soigneux, dans un rôle de vieuxrapin, sorte de Taupin modernisé. Madame Cora Laparcerie ne m’a pas semblé à sa place dans le rôle de Fernande, elle y est lourde et rugueuse, comme une actrice de drame égarée dans la comédie, où sa voix sombre et tragique détonne à plaisir.
Enfin, à l’Odéon, on nous a servi Second Ménage -ne comédie de la catégorie de ces vaudevilles sans couplets, au? ;uels le second Théâtre-Français a dû quelques périodes heureuses. Celui-ci n’a pas la bonne humeur de se aînés, Mj bru et Châ
teau historique, par exemple. Il est plus raisonnent ,• repose sur une situation souvent exploitée depuis plusieurs moi?. c’est, avec quelques variantes, celle de: Deux Ecole*, le gn : 110 .... des
Variétés, c’est-à dire le mari divorcé courant à la conquête de son ex-épouse, qu’il regrette d’autant plus que celje-,ci est devenue pour lui du fruit défendu, puisqu’elB remariée après le divorce. C’est ainsi que Robert Marchai, qui a divorcé sans .motif très sérieux avec sa femme, Adrienne Laverton, devenue, en second mariage, Madame Gustave Bringuet, pénètre, retour d’Amérique, et après fortune faite, dans le nouveau ménage de son ex-femme. Pour
quoi cette fantaisie malsaine? Simplement par pure curiosité de
désœuvré, pourvoir... mais il a encore une tendresse de cœur pour Adrienne, qui, de son côté, n’a pas oublié son « premier ».
Adrienne, qui se croit indignée, affecte d’abord l’indifférence, et s’efforce de donner uneleçon à l’indiscret, qui a violé le secret du sanctuaire, et, comme l’on dit, mis les pieds dans l’alcôve nup
tiale. Toutefois, ce sentiment de résistance un peu factice, ne tient pas longtemps; il s’entame au rappel des souvenirs d’autre
fois, et succombe au refrain de la romance de Joconde, musique
de Nicolo, que lui chante le « premier » avec accompagnement de piano :
On en revient toujours
A ses premiers amours...
Adrienney revient, en effet; elle divorcera donc avec Bringuet, qui n’a vu que du feu dans toute cette aventure; il n’était, d’ail
leurs, paraît-il, on nous l’affirme du moins, qu’un mari « pour de rire », à qui on avait dit « 01 : » pour la forme à la mairie, et « non » au dénouement final. Ce homme singulier avait accepté cette situation au moins bizarre... Tout cela est un peu flou et joué en « grisaille ». Ça sent bien la fin de saison.
Quand nous aurons dit qu’à la Porte-Saint-Martin on a repris le Courrier dt Lyon; au Palais-Royal, la Cagnotte, ce chefd’œuvre d’Eugène Labiche ; à Cluny, les Noces d un réserviste ; à Déjazet, le Coucou, créé jadis à l’ancien théâtre de l’Athénée,
celui qui se tenait dans une cave, où on descendait ainsi que dans les catacombes, maconscience.de chroniqueur sera en règle avec tous les théâtres non lyriques.
A l’Opéra-Comique, nous trouvons deux nouveautés, qui ne sont pas sans quelque importance, et nous prouvent, une fois de plus, que la musique n’est pas l’art « qui nous divise le moins ». Je n’en veux meilleur exemple que celui de Pelléas et Mélisande,
dont précisément notre journal, le Théâtre, rend compte en ce fascicule, avec son luxe d’exactitude, sa maîtrise et son soin coutumiers. La partition en est de forme nouvelle, avec des combi
naisons singulières. Elle a été portée aux nues par les uns, « débinée » et méprisée par les autres. Le lendemain de la première représentation, j’ai rencontré deux de mes amis,
ceux-ci des « deux Écoles » bien différentes, qui sévissent en musique.