Tous les théâtres fermés ont rouvert leurs portes; ceux qui étaient ouverts, munis de trop vieux spectacles, ont renouvelé leurs affiches. C’est bien l’hiver qui recommence. Il n’y a plus de défaillance, et nous sommes au complet.
A l’Athénée, c’est Madame Flirt qui a repris la scène et retrouvé un regain de succès, bien qu’ayant perdu, chemin faisant, le comé
dien Tréville, passé au Vaudeville, où il semble moins à sa place qu’au théâtre de la rue Boudreau.
Au Gymnase, la réouverture s’est faite avec le Détour, qui fut, à ce théâtre, le grand succès de l’année dernière. Le Détour, comédie curieuse, bien faite, l’œuvre d’un débutant ou peu s’en
faut, mais d’un débutant habile, qui possède l’art du tour de main, fut aussi, on s’en souvient, l’occasion du début très heureux de Madame Le Bargy, comédienne souple, élégante, distinguée, qui, déjà, s’est fait une place importante et très personnelle. A deux rôles près, la pièce de M. Bernstein a retrouvé sa dis
tribution intacte : le rôle du Père Rousseau, créé par Noizeux, qui l’avait bien joué, à sa ma
nière, avec un pittoresque dog
matisme protestant et des effets de comique « en dedans », a été repris par Huguenet, qui y est tout autre, également bien d’ailleurs, dans une tonalité différente. Il fait de Rousseau un type bour
geois, plus doux, plus timide, moins sévère. Le personnage perd en autorité et gagne en comique, prenant un caractère prudhommesque qui n’est pas déplaisant.
Mademoiselle Lucienne Vékins,
d’autre part, remplace Madame Juliette Darcourt dans le rôle de la Mère de Jacqueline ; elle ne l’a pas trop fait regretter, c’est déjà beaucoup.
A la Comédie-Française, Petite Amie ; la pièce de Brieux, après un plongeon de quelques mois, a reparu sur l’affiche avec un acte de moins. L’auteur, à qui on avait reproché une exposition trop longue et un peu monotone, a condensé le premier et le second acte en un seul. Ainsi faisait, parfois , Émile Augier, qui tenait qu’il n’est jamais trop tard pour perfectionner une œuvre. L’Aventurière, qui naquit en cinq actes, fut réduite, par lui, en quatre actes, et c’est sous cette forme, qu’elle se joue depuis bien des années. Petite Amie a supporté, sans douleur, l’amputation prati
quée, et, comme disent les chirur
Cliché C. Pietzner (Vienne).
Dr RUDOLF LOTHAR
Auteur d’ARLEQUIN - ROI
giens, « l’opération a admirablement réussi... » ; c’est la formule consacrée, le malade dût-il « crever » trois jours après.
A l’Ambigu, nous trouvons le Drame de la rue Murillo pour succéder à la Fleuriste des Halles. Celui-ci est le bon vieux mélo, genre « Théâtre de la République », alors qu’y régnait Alphonse Lemonnier. C’est l’éternelle histoire du fils qui retrouve sa mère au moment où il va l’assassiner. C’est la poé
tique usuelle de l’ancien Boulevard du Temple, exploitée par d’Ennery, avec succès, pendant plus d’un demi-siècle. Il faut croire, d’ailleurs, qu’elle avait sa raison d’être, puisqu’elle a sur
vécu au vieux dramaturge, et persiste encore avec quelque succès. L’inconvénient de ces sortes de pièces, c’est qu’elles ont toutes un air de famille, que celle qu’on joue ressemble toujours à celle qu’on vient d’interrompre, et qu’elle ressemblera à celle qui va suivre. Le côté le plus intéressant du nouveau drame est en deux effets de mise en scène dont nous reproduisons ici les tableaux ; — l’un, « la Fête du 14 Juillet » le soir, aux illumi
nations, la vue étant prise sur la Place de la République, avec le va-et-vient pittoresque de la foule bigarrée, les cris des camelots
qui vendent les souvenirs « de la
Fêle Nationale », les bousculades, les remous, les monômes de ga
mins porteurs de lanternes,et l’iné
vitable Retraite aux Flambeaux. C’est bien réglé, et mouvementé à souhait. — L’autre, un cabaret au bord de l’eau, sorte de guinguette à canotiers et pêcheurs de fri
tures, qui est aussi lieu de rendezvous d’escarpes de distinction.
L’Odéon, pour sa réouverture, nous a servi une pièce exotique : Arlequin-Roi nous arrive de Vienne en droite ligne ; c’est l’œuvre d’un journaliste distin
gué, M. Rudolf Lothar, rédac
teur et critique à la Neue freie Presse. Ce fut, là-bas, un grand succès, qui se répercuta dans toute
l’Allemagne. Et c’est un fait assez curieux à signaler, alors que dans l’Allemagne du Nord, le théâtre
très réaliste, très philosophique, socialiste même, triomphe et semble s’implanter, presque en avance sur le nôtre, en tout cas plus osé, dans l’Allemagne du Sud, au contraire, en Autriche, par exemple, le théâtre en est encore, dans sa formule la plus fréquente, au romantisme, déjà démodé chez nous. Aussi, Arle
quin-Roi, mixture romantique, combinaison indigeste de Shake
speare, d’Alfred de Musset, voire de Victor Hugo, malgré ses qualités incontestables, nous a paru de