victorieusement à ses débuts dans le Fils de Coralie, adopté du public péters bourgeois, qui lui fit fête et le prit grand favori,
il fut de tous les répertoires, de toutes les représentations, sans qu’on lui laissât une heure de répit, se forma, se rompit, par cette gymnastique violente, et acquit ainsi une souplesse qu’igno
rent les artistes soumis au travail méthodique, long et presque toujours intermittent des théâtres parisiens, où ils perdent l’ardeur de la passion, n’acquérant parfois, en échange, que la minutie, sous prétexte de science du détail. Celui-ci promena scs doigts sur toutes les cordes de la lyre, qu’il fit vibrer tour à tour ; il joua tous les rôles de la comédie moderne, partant de Scribe pour aller à Alexandre Dumas, en passant par Emile Augier, Meilbac, Gondinet et bien d’autres. Mais là ne se borna pas son étude, et il eût pu dire, parodiant le brocard familier : « Rien de l’art dramatique ne m’est étranger ! » car il paraissait dans tous les genres, et fut aussi le « Ruy Blas » du drame de Victor Hugo, le « Coupeau » de l’Assommoir de Zola, le « Gé
rard » de la Fille de Roland de Henri de Bornier, sans compter le « Dubosc » doublé de « Lesurques », le double héros du
Courrier de Lyon, ce chef-d’œuvre du mélodrame, une des pièces de fond du théâtre Michel. Un soir même, il joua Hamlet. Ce fut, je crois, pour son « bénéfice ». Il avait appris et répété,
en huit jours, l’effroyable rôle du Prince de Danemark : « C’est seulement en entrant en scène et après ma première tirade, me racontait-il un jour, que je compris ce que je venais de faire, et quel acte de folie cérébrale je venais d’accomplir. Je fus alors pris de vertige et faillis perdre connaissance. Il me fallut un grand effort sur moi-même, pour pouvoir mener ma tâche, et quelle tâche! jusqu’au bout, ne pas rester en route, et n’avoir pas d’accident de mémoire ! Il faut avoir l’inconscience de la jeunesse et l’ardeur passionnée de la vingtième année pour oser de telles audaces... »
Au retour de Saint-Pétersbourg, — car tout prend fin, et il est toujours une heure où le frisson de Paris vous donne la fièvre, — soit en 1891, il prit un engagement à l’Odéon, avec Porel, et passa deux années sur la rive gauche, — ce qui est bien encore une forme familière de Russie, — tâtonnant, cherchant un peu sa voie, jouant un peu tous les genres, sans se fixer. Il fut « Antony » et « Kean » dans le romantisme, lui qui est surtout un comédien de réalité moderne, il aurait pu flotter encore, sans la révélation d Amoureuse, le chef-d’œuvre de Porto-Riche, qui fut comme le disque par où se dégage la route à suivre. A côté de Réjane, le succès fut très grand et l’indication formelle. Les circonstances et les fantaisies du répertoire ne lui
permirent pas de se dégager tout à fait, et il y eut encore quelques années, sinon perdues,au moins détournées. Lorsque Porel quitta la direc
tion de l’Odéon pour faire sa fâcheuse campagne de l’Eden, Guitry le suivit au Grand-Théâtre, où il joua succes
sivement Lysistrata et Pêcheur d’Is
lande ; puis, lorsque le Grand- Théâtre eut fermé ses portes, il gagna (en 1893) le théâtre de la Renaissance,
où l’appelait Sarah Bernhardt, avec laquelle il passa cinq ans, et joua, entre autres, les Rois, Gismonda, Izeïl, etc.
Il ne s’échappa, pour ainsi dire, de ce répertoire qui n’était guère le sien, que par le hasard d’une cir
constance fortuite. L’actrice-direc
trice étant en « tournée », ainsi que cela lui arrive le plus souvent, avait confié à Guitry le soin d’exploiter le théâtre en son absence, et c’est
ainsi que fut montée et jouée par lui, la pièce de Maurice Donnay, Amants, où le comédien reprit possession d’un emploi et d une manière personnels, et qui sont bien à lui en propre. Voici d ailleurs, s’il est permis de se citer soi-même, — ce que j écrivais en 1895, et il me paraît que ce que j’ai dit alors, à
M. LUCIEN GUITRY
Directeur du théâtre de la Renaissance
propos de ce rôle de Georges Vetheuil, caractérise bien, encore aujourd’hui, le talent particulier de notre comédien : « Guitry a fait de ce rôle une création supérieure. Je ne sais même qui l’eût joué mieux que lui. Il détaille le dialogue avec des demi-tons, des demi-teintes, des nuances fines et discrètes,
tout à fait charmantes. Il a des mouvements de lassitude secrète, des allures de scepticisme inconscient et bon enfant,
qui empêchent de sentir l’odieux du rôle, il est le personnage pris sur le fait, sculpté à pleine chair vive. On ne pouvait faire mieux... » On sait d’ailleurs, pour Amants, quelle partenaire il avait trouvée en Jeanne Granier, l’exquise créatrice de Claudine Rozay.
Après la Renaissance, c’est un passage de courte haleine au Vaudeville, avec la reprise d Amoureuse, quelques créations intéressantes, toutes heureuses pour le comédien, et des pièces qui eurent fortunes diverses; il faut citer, parmi celles-ci :
le Lys rouge, Madame de la Valette, le Calice, le Faubourg, puis la création, dans l Aiglon, au nouveau théâtre de Sarah Bernhardt, du rôle de Flambeau, le grenadier redondant, épique et un peu déclamatoire, dont Guitry tira habilement tout le parti qu’il en pouvait tirer, suivie, à quelques mois de distance, d’une série de représentations de l’Assommoir, données à la Porte-Saint-Martin, ce qui lui permit de se faire voir dans ce rôle de Coupeau, qu’il avait joué autrefois, au théâtre Michel, avec grand succès.
Mais, où le comédien se reprit véritablement et consacra sa maîtrise sans conteste, ce fut dans la Veine, la première pièce du répertoire, nouvelle manière, d’Alfred Capus, représentée au
théâtre des Variétés le 3 avril 1901, où il se retrouva sur son vrai terrain, avec Jeanne Granier, son incomparable partenaire. Il créa, par ce rôle de Julien Briard, la figure dans laquelle il excelle, celle complexe du Parisien sceptique, léger, spirituel, égoïste, mais bon enfant, et, au demeurant, honnête homme. C’est un type ultra-moderne, que celui de ce boulevardier rail
leur, souriant, qui ne prend pas très au sérieux les misères et les joies de la vie, ni ses conventions sociales, dont Guitry a fait la spécialité de sa forme particulière, ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, de se transformer à souhait, suivant les besoins du répertoire qu’il joue.
Arrivé au tournant de sa « carrière », Guitry n’avait plus guère à tenter que l’entrée de la Comédie-Française, où il sem
blait bien qu’il eût sa place faite ; il y entra, en effet, non pas comme comédien, ainsi qu on aurait pu s’y attendre, mais comme
metteur en scène, sorte de coadju
teur ad latus de l’administrateur,
ce qui était une sorte de paralysie partielle, à laquelle il ne put longtemps se résoudre.
Après une année passée, il revint sur ses pas, à l’air libre, et, vou
lant avoir son verre, dans lequel
il pourrait boire à sa soif et à sa fantaisie, il a fait comme bien d’au
tres, comme Sarah Bernhardt, Coquelin, Réjane, il a pris un théâtre à lui, et je suis certain qu’il y apportera un esprit de suite, une autorité, un équilibre qui semblent ignorés des autres.
Au moment où il vient d’inaugurer son théâtre par le grand succès de la Châtelaine, la nouvelle pièce d’Alfred Capus, où il a trouvé un
rôle fait à sa taille et pour l’emploi de ses qualités, par un maître ouvrier qui possède bien sa mesure, il nous a paru intéressant de redire ici les commencements, le travailles étapes artistiques du comédien, de rappeler ses créations, de raconter les péripéties de sa vie théâtrale, au seuil même de la carrière nouvelle qui s’ouvre devant lui.
FELIX DUQUESNEL.
Cliché Boyev.