LA QUINZAINE THÉATRALE


de Bohème; Numès, un vieux clown philosophe résigné, disciple de saint Vincent de Paul égaré dans un cirque ; et Paul Pian, un ignoble banquier juif, baptisé mais israélite quand
même, ventru, lippu et repoussant, un de ces types que Gyp affectionne... de son mépris, et qu’elle se plait à crayonner, après qu’elle les a dessines... à l’encre.
Enfin, l’Odéon, pour sa réouverture, a joué le Grillon, une idylle anglaise, que M. C. de Francmesnil a extraite du roman de Dickens, le Grillon du Foyer. Pièce du genre innocent et familial, d’une contexture ultra-simple, et qui rappelle, par sa forme et son dialogue, — non par son sujet, — l’Ami Frit\. Je crains que ça ne soit là du théâtre passé de mode, venant un peu tard, à notre époque plutôt fâcheuse, où l’on préfère le piment au sucre, et l’alcool au laitage. La pièce est bien jouée, dans un bon ensemble, par Dorival, Janvier, Gaston Séverin et Cazalis. Mademoiselle Taillade, qui eut un premier prix au concours du Conservatoire igo3, a fait un bon début de comédie drama
tique dans un rôle de jeune aveugle, et Mademoiselle Sylvie fut charmante, vive, enjouée comme toujours, dans le rôle de Dot, le gentil grillon.
J. Massenet a pris la peine d’épingler le Grillon d’une minuscule musique de scène; ça n’est rien, moins que rien, de vagues murmures, qui se mêlent au dialogue dans un charme aérien, à peine perceptible; ch bien, c’est quand même un pur chef-d’œuvre! On sent la main d’un maître, dans ces motifs
harmonieux si fugitifs, qui s’adaptent merveilleusement aux situations, dont ils estompent les ombres, et soulignent les effets, de leur rythme ingénieux.
Voilà dressé le tableau des pièces nouvelles; on y peut voir que le début de la saison fut laborieux.
A côté de celles-ci, il convient de dire quelques mots des reprises, toutes importantes, qui ont signalé cette quinzaine : c’est, au Théâtre Antoine, la reprise de la Parisienne, faite avec une nouvelle et intéressante distribution, première étape d’une constitution de « répertoire » qu’Antoine entreprend de faire à son théâtre, exerçant, à cet effet, ses divers artistes dans les divers emplois. La représentation a été excellente, avec Antoine lui-même dans le rôle délicat de Lafont, l’amant très amoureux, dont l’amour, passé dans le sang, lui permet de tout accepter, de tout subir, qui tâtonne, hésite, va et vient à travers sa jalou
sie maladive, se sent berné, trompé, qui voudrait douter, ne le peut pas, et se trouve trop heureux, bourré qu’il est de désirs, alors qu’on le reprend après des mois d’abstinence ! Antoine a bien rendu cette physionomie très complexe, et a exprimé au
vif les agitations de cette tempête sous un crâne étroit. Matrat est un beau type de mari « persuadé » et qu’aucun soupçon n’efHeure, engourdi dans son inaltérable quiétude. Mademoi
selle Jeanne Roily a fourni une jolie silhouette de Parisienne, plus inconsciente que perverse, plus rosse que méchante, qui n’a d’autre loi que son caprice, et court, à travers la vie, aux hasards de sa fantaisie, qui ne fait que des demi-mensonges, parce qu’elle croit presque ce qu’elle dit, et revient à l’étable,
après s’être emballée comme une jument, calme, souriante et tranquille... jusqu’à la nouvelle chevauchée. La comédienne a bien rendu les demi-teintes de ce dégradé psychologique.
La Parisienne, on a pu le constater, est une comédie finement écrite, bien observée, alerte de dialogues, et, sans la pro
clamer la « comédie du siècle », ce qui est peut-être beaucoup dire, on peut affirmer que ce n’est pas une des œuvres les plus médiocres de l’avant-dernier siècle, puisqu’elle n’a pas trop vieilli, et, après vingt ans, a encore conservé une certaine fraîcheur. Or, résister à l’épreuve de vingt ans, c’est déjà quelque chose, au théâtre, où les pièces « vont vite », ainsi que les morts de la Ballade de Burghër.
Il nous reste à signaler, pour être complet, la très curieuse reprise du Demi Monde, à la Comédie-Française, avec, pour la première fois, Mademoiselle Cécile Sorel, dans le rôle de la
Baronne d’Ange, et aussi l’ouverture du Théâtre des Variétés, aujourd’hui Théâtre de l’Opérette française, avec les reprises de deux chefs-d’œuvre du répertoire d’opérettes, dont ils forment les deux antipodes : Barbe-Bleue, d’Offenbach, et la Fille de Madame Angot, de Ch. Lecocq.
De tout cela nous reparlerons à quinzaine, si on nous en laisse la place, car le mouvement d’activité théâtrale s’accentue.
On dit, d’ailleurs c’est proverbe boulevardier, que lorsque rouvrent les Variétés, c’est « Paris qui rentre ». Les Variétés viennent de rouvrir, c’est donc que Paris est rentré ! ! !
FÉLIX DUQUESNEL.
Les théâtres rouvrent; sur toute la ligne, c’est le « feu à volonté », chacun d’eux tire à son tour, les directeurs ayant l’œil fixé sur le thermo
mètre, auquel ils demandent du froid, et sur le baromètre, dont ils sollicitent la pluie.
C’est le Théâtre des Nouveautés qui a commencé l’attaque, le i5 septembre, avec la Dame du 23, un vaudeville assez amusant, genre militaire, un succédané de Champignol malgré lui, et aussi du Sursis. Il y avait encore à glaner, paraît-il, sur le champ de manœuvres, puisqu’il y a eu succès. II est vrai que le comédien Torin y a singulièrement collaboré de sa verve personnelle, car il est de comique inénarrable dans le rôle de l’ordonnance Lagriffouille, qui ne rappelle pas Gribouille seulement par la consonance.
Le Vaudeville a suivi, à deux jours de distance, avec une comédie de genre, de genre comique, assez importante, puisqu’elle mesure quatre actes. Cela s’appelle les Trois Anabap
tistes et est signée d’Alex. Bisson, un maître en la matière, puisque c’est à lui, entre autres, qu’est dû le grand succès d’antan, les Surprises du Divorce. Pour cette fois, il s’est adjoint un collaborateur de finesse délicate, Berr de Turique. La combinaison fut heureuse, puisqu’elle a donné comme résultat une comé
die ingénieuse, très réussie et fort amusante, ma foi. Si elle a un défaut, c’est d’avoir un premier acte d’une gaieté tellement exubérante, que la suite s’en ressent forcément. La place nous est ici trop mesurée pour qu’il nous soit possible de tenter l’analyse, si rapide soit-elle, d’une pièce aussi compliquée; nous nous con
tenterons donc de constater son succès très grand et très mérité. L’interprétation a sa part dans la réussite. Elle est excellente, et,
volontiers dirai-je, comme le Vaudeville seul peut la donner. A signaler, dans la circonstance, Lérand, l’exquis comédien, qui joue cette fois un rôle de mari amoureux un peu en dehors de son emploi coutumier, et où il est d’une vérité parfaite. Gaston Dubosc, cordial, bon enfant, de belle humeur, dans un person
nage de marcheur « à-perpétuité ». Louis Gauthier, qui gagne de jour en jour et prend une bonne place dans l’emploi de jeune premier, — ce qui est le ténor de la comédie, — et aussi deux débutants, qui ont réussi tous deux, à des degrés divers : Joffre, comique de rondeur, recrue faite par le directeur Porel, au Théâtre du Parc, à Bruxelles. Il a plu beaucoup dans une figure de Président de Tribunal. Sa manière de présider et de détailler les « considérants » du jugement est prise sur le vif. Ça n’est pas de la caricature, c’est bien mieux que cela, c’est le ciné
matographe d’une silhouette de magistrat pochée à l’audience. Vandenne, un comédien de gros comique, pris au Châtelet, et qui peut trouver son emploi au Vaudeville. Du côté féminin, Mademoiselle Jeanne Thomassin, dont il n’y a plus à faire l’éloge, et qui, à cette heure, tient assurément la première place parmi les jeunes comédiennes; l’excellente duègne, Madame Daynes- Grassot, et la gentille et toute mignonne Marthe Régnier.
Glissons sur une malencontreuse première représentation, au Palais-Royal, où Mesdames X..., un vaudeville peu compréhen
sible, obscur et nébuleux, dont les auteurs ont négligé d’allumer la lanterne, n’a eu qu’une existence éphémère. Il a gardé l’affiche seulement trois ou quatre jours, après quoi, comme disait Alex. Dumas père, dans le Vampire, il est « rentré dans le néant »... Qu’il y reste ! On a repris immédiatement, et on a bien fait, les Dragées d’Hercule, dont la vogue non encore épuisée va permettre de gagner le port de la pièce nouvelle.
Au Gymnase, on a joué le Friquet, une comédie en quatre actes, tirée par Willy d’un romande Gyp, avec la collaboration de Gyp elle-même, une collaboration qui n’était pas banale et qui doublait sa curiosité de l’entrée, sur la scène du feu Théâtre de Madame, d’une comédienne excentrique qui, jusqu’à ce jour,
n’avait encore réussi qu à demi, Mademoiselle Polaire, ex-étoile de café-concert, promue comédienne, de par l’énergie de sa
volonté. Le rôle de « Friquet », une petite acrobate dont les aventures rappellent un peu celles de la Mignon de Gœthe, révérence parler, et de la Cigale de Meilhac, s’adaptait parfaite
ment à sa nature. Aussi, elle a été très intéressante dans cette création, où elle a témoigné d’un réel progrès. Elle y est servie par ses qualités et même par ses défauts, aussi a-t-elle rendu, de manière curieuse, non seulement les parties du rôle qui sont de son tempérament, — elle y témoigne de la souplesse jusque dans les sauts périlleux, qu’elle exécute en clownesse, — mais également les parties d’émotion, où elle ne manque pas d’une sincérité touchante. A côté d’elle, on a remarqué André Calmette, dans un rôle de sculpteur attardé, qui s’échappe de la Vie