LA QUINZAINE THEATRALE


Ndus sommes dans la saison où d’ordinaire tous les théâtres sont fermés, mais cette année, il n’en est rien. Des directions de « fortune » ont
pris la place des directions régulières, et partout on s’escrime, avec de vieilles reprises, qui ont chances diverses, assez heureuses, pour la plu
part, grâce à un temps favorable, ni trop chaud, ni trop pluvieux. Nous ne nous occuperons, d’ailleurs, pas ici de ces opérations purement industrielles, qui sont sans intérêt pour nos lecteurs.
Nous avons encore à vous signaler quelques nouveautés peu nombreuses, qui sont comme les derniers soupirs de l’année théâtrale: c’est au théâtre Apollo, ultime champ clos de l’opérette, Hans, le Joueur de flûte, manière d’opéra-comique repré
sentée, il y a quelques saisons, à Monte-Carlo, musique de Louis Ganne. Sur un livret enfantin, et de très médiocre intérêt, Iecompositeur a écrit une partition ingénieuse, en s’empruntant à luimême quelques motifs extraits d’ouvrages déjà représentés, en y ajoutant des airs nouveaux, entre autres, le très brillant finale du second acte; un joli mouvement de valse, en leitmotiv; des marches cadencées réussies; et un agréable ballet de sabotières. L’exécution est remarquable, avec Jean Pe rier, chanteur adroit, comédien éprouvé; auquel, Defreyn, Paul Ardot, Pondrier, Victor Henry, font cortège; mais vraiment médiocre du côté féminin. — A l’Ambigu, Bagnes d enfants, un drame bien fait, signé André de Lorde et Pierre Chaine, qui a très bien réussi à la première représentation, mais n’a eu que demi-fortune, par la suite. C’est une peinture douloureuse de ces colonies péniten
tiaires, que vulgairement on appelle les « Pourissoirs », où l’on enferme les enfants condamnés ou indisciplinés. François Coppée, il y a quelques années, avait tenté de traiter le même sujet, sur cette même scène de l’Ambigu. Sa pièce, plus senti
mentale que celle ci, qui est surtout d’émotion poignante, et de réalisme saisissant, eut alors courte carrière. Je crois que celle de M. André de Lorde n’aura guère chance plus heureuse. Ce qui semble prouver que le sujet est plutôt antipathique. — Enfin,
à la Renaissance, le directeur intérimaire a eu la bonne idée de nous (aire faire connaissance avec une comédie exotique qui a eu grand succès à Bruxelles, le Mariage de Mademoiselle Beulemans. Elle n’a pas eu moindre succès chez nous. C’est une pièce du cru, dont l’originalité consiste surtout dans le dialogue écrit en cette langue particulière, très amusante, que connaissent tous ceux d’entre nous qui ont fréquenté l’aimable ville de Bruxelles. Ça n’est pas du patois, mais une série de formes populaires, d’expressions locales, de « Belgicismes », si je puis me permettre un barbarisme qui rend bien ma pensée, de ragoût plaisant, pittoresque, de gaieté irrésistible. En gens d’esprit,
les Bruxellois furent les premiers à en rire, et les Parisiens ont pris grand plaisir à faire comme eux. L interprétation de cette pièce est tout à fait intéressante. La troupe, exclusivement com


posée d’artistes belges, nous donne l’exemple d’un ensemble parfait.


On vient de rétablir le « Comité de lecture » à la Comédie- Française. On l’avait supprimé en 1901, simplement parce qu’il avait été malheureux dans le choix de quelques pièces. Aujour
d’hui, on le rétablit, parce que l’administrateur général, dont l’arbitrage avait remplacé celui du comité, n’avait pas eu, lui aussi, la main toujours heureuse. Personne n’est infaillible ! En réalité les combinaisons me semblent être à deux de jeu et l une n’est vraiment pas très supérieure à l’autre.
Le grand danger du comité, c’est la question des relations, des amitiés, des pressions, dont il lui est parfois difficile de s’abstraire. Puis l’inconvénient professionnel : la tendance qu’a le « tragédien » à repousser la comédie où il ne trouve pas son rôle, et celle du « comédien » à repousser la « tragédie » pour une raison analogue. On ne peut nier que l’aréopage ne soit composé d’artistes distingués, de lettrés ayant le goût, l’intelligence et l’expérience de la scène, mais, quand même, que d’erreurs commises ! Et cela tient à bien des raisons : la principale
c’est la singulière difficulté qu’on a à être fixé sur le mérite d’une pièce, par une simple lecture; cela diffère tant, d’une représen
tation. Il y a là un point si délicat, que l’appréciation devient presque de la divination. Il faudrait pouvoir lire et relire, se pénétrer. Maintenant, entre nous, les reproches qu’on peut adresser à un comité, on peut les adresser aussi à l’initiative unique de l’administrateur, qui, — à la question professionnelle près, —a les mêmes inconvénients et court les mêmes dangers de pression et d’erreur.
Pour être juste, il faut, toutefois, reconnaître qu’il y a une raison capitale qui milite en faveur du rétablissement du comité de lecture, c’est qu’en réalité, il est bien dur pour les sociétaires de voir « leur bien » administré par un étranger qui ne court personnellement aucun risque, n’assume aucune responsabilité, alors que ce sont, eux seuls, les responsables. Il paraît juste que puisque les sociétaires encourent tous les risques commerciaux, ils aient le droit d’administrer « leur bien », comme bon leur semble : « charbonnier est maître chez lui », c’est à lui à commettre le moins d’erreu r possible, puisqu’il en porte la peine.
La nouvelle constitution, d’ailleurs, ressemble singulièrement à l’ancienne, si ce n’est qu’il y a, en dehors des six membres du comité d’administration qui, de plein droit, le sont aussi de celui de lecture, deux membres sociétaires, élus par l’assemblée géné
rale des sociétaires, et deux membres, sociétaires femmes, celles qui comptent le plus d’années de service, — plus deux membres suppléants, l’un, sociétaire homme élu par l’assemblée générale des sociétaires, l’autre, sociétaire femme, celle qui a le plus d’années de service après les titulaires.
L’admission des sociétaires femmes n’est pas une innovation puisqu’il en était ainsi autrefois. Ce n’est que justice d’ailleurs. Au théâtre, la comédienne joue un rôle au moins égal à celui du
comédien, et chez elle, le sens dramatique est parfois développé à un degré supérieur. Elle a une finesse de perception et une intuition personnelle particulières, qui ne sont pas à dédaigner.
C’est à la suite d’un incident qu’Alexandre Dumas ne pouvait rappeler sans colère, que les femmes lurent, autrefois, exclues du comité de lecture. Lorsqu’il lut devant ce comité, YHamlet qu’il avait adapté de Shakespeare, avec la collaboration de Paul Meurice, quand vint la scène où le prince de Danemark dit : « Ma vie !... une épingle vaut mieux! », Augustine Brohan, qui, sans doute, n’avait pas le souffle shakespearien, se mit à rire folle
ment. Or, il parait que, lorsqu’elle était prise de fou rire, cela devenait une véritable crise. Dumas dut attendre que l’accès fût passé, pour continuer la lecture. Il le pardonna d’autant moins que la pièce fut refusée.
Aujourd’hui, les deux sociétaires femmes qui font partie du comité. Mesdames Julia Bartet et Blanche Pierson, toutes deux remarquablement douées, d’une rare finesse d esprit et d’un goût sûr, sont assurément le plus heureux choix qu’on puisse faire, et ajouteront encore par leur présence, à la valeur intellectuelle de ce comité.
Aux tables nécrologiques toujours trop remplies, il nous faut encore inscrire des noms nouveaux.
C’est d’abord celui de Charles Simon (le second fils de Jules Simon) qui fut, à ses heures, auteur dramatique, et qui, entre autres, a signé Za\a, un des plus grands succès du théâtre du Vaudeville, en collaboration avec Pierre Berton. C’était un cama
rade charmant, d’un esprit toujours en éveil et de relations aimables et cordiales. Sa mort, d’une brutalité imprévue, a été pour nous tous, la surprise la plus douloureuse. — D’Albert
Barré qui l’a suivi de tout près. Celui-là était un vaudevilliste . fécond, auquel on doit, en collaboration avec Henri Kéroul, une série de succès de fou rire. — Enfin de Jules Chéry, un comédien consciencieux et modeste, qui fut serviteur utile à la Comédie- Française, de 1841 à 1878, époque à laquelle il avait pris sa retraite.


FELIX DUQUESNEL.