Madame PAULINE VIARDOT


(1821-1910) Madamf, Pauline Viardot n’est plus. Certains
s’étonnaient qu’elle vécût encore... Depuis près de cinquante ans, cette illustre voix s’était tue; et combien en reste-t-il de ceux, Musset le premier, qui saluèrent son émouvante richesse,
qui applaudirent à ses prestigieux triomphes?... Mais ceux qui la connaissaient ont peine à en prendre leur parti. Eh quoi! disparue déjà celle qui, hier encore, semblait rayonner de vie sur tout ce qui l’entourait,


réchauffer tous ceux qui l’approchaient? Celle qui, pour tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et grand, vibrait toute,


sans lassitude, sans défaillance, sans regrets; celle dont l’âme noble et sereine, le cœur chaud et généreux, n’était que bonté et qu’enthousiasme !
« Je ne sais pourquoi tant de gens ont tant de peine à vieillir », me disait-elle, il n’y a pas bien longtemps. « Plus je vieillis et plus je m’intéresse aux choses et aux gens. Il y a tant de bien dans le monde, il y a tant de belles choses à admirer, il y a tant de braves gens à aimer ! »
Pourtant, lorsque ses yeux, qu’elle eut toujours magnifiques, s’emplissaient de cette joie intérieure, ils n’y voyaient plus guère. Quel usage de tous les instants n’en avait-elle pas fait jusque presque au dernier jour ! Quelle travailleuse allègre et acharnée ! De la musique pour elle, de la musique pour les autres, des conseils à qui voulait en demander; et une lecture, une lecture à outrance... « Mais où trouver le temps de faire ce qu’on voudrait ? soupirait-elle. C’est à peine si l’on arrive à faire ce qu’on doit!... Il y aura peut-être dans le ciel une immense bibliothèque où les œuvres du génie seront rassemblées. Je me promets d’y faire de fameuses séances ! »
Jamais, pour ma part, je n’ai approché artiste plus profondément artiste, comblée de plus de dons extraordinaires, péné
trée d’une compréhension plus intense, dirigée par un goût plus sûr... La femme, il faut la quitter à regrets; parlons de l’artiste qu’aujourd’hui l’on connaît moins.
Ainsi donc, quoi qu’on dise, elle ne tarit pas
La source immortelle, et féconde
Que le coursier divin fit jaillir sous ses pas...
Alfred de Musset, qui avait si bien chanté la Malibran disparue, fêtait sa jeune sœur én ces termes, à sa première appari
tion devant le public. Prédiction glorieuse, vile réalisée, Pau
line Garcia se présentait parée déplus de dons encore. Tout enfant, elle avait fait l’admiration de sa sœur ; son père, le premier Manuel Garcia, ce maitre hors ligne, ce ténor de passion et de style qui fut à la fois le plus terrible Otello et le plus séduisant Don Juan, son père s’était habitué à tout exiger d’elle, tant il semblait qu’elle eût de tout l’intuition spontanée et natu
relle. Chant ou piano, exercices diaboliques composés exprès pour elle, ou lieder de Schubert déchiffrés pour Nourrit qui allait faire leur fortune en France, elle triomphait de tout avec une égale aisance... et n’avait pas dix ans !
Puis Liszt en fit une de ses meilleures élèves, et c’est même comme pianiste qu’elle parut d’abord en Belgique et en Allemagne. D’autre part, Reicha lui donnait des leçons de composi
tion — et j’ajoute pour mémoire qu’elle parlait déjà ces cinq ou six langues dont l’usage indifférent amusait, comme une curiosité, les habitués de son salon. Quand elle les chantait, elle fai
sait dire aux nationaux « que les artistes de leur pays eussent pu aller à son école ».
Après quelques concerts de présentation, c’est en 1839, à Londres d’abord, puis aux Italiens, à Paris, que Pauline Garcia débuta sur la scène lyrique, dans ces trois rôles si caractéristiques et divers : Otello, la Cenerentola, le Barbier de Séville.
Déjà les contrastes amusaient sa fantaisie et exaltaient son inspiration expressive. Douée d’une voix d’une étendue exceptionnelle, d’une imagination ardente aussi, tout ce qu’elle inter
prétait semblait avoir été fait pour elle. « Elle chante comme elle respire », s’écriait Musset, et il ajoutait : « Avant d’exprimer, elle sent ; comme son père et comme sa sœur, elle possède
la rare faculté de puiser l’inspiration tragique dans l’inspiration musicale. »
Dès l’année suivante, en 1840, elle épousait Louis Viardot, le fin critique d’art, alors son directeur, aux Italiens. Cependant 7ancrède (le rôle de Tancrède), Sémiramis (celui d’Arsace), la Ga\\a ladra s’ajoutaient à son répertoire, soit à Paris, soit de-ci de-là, au cours des voyages pittoresques qu’elle entreprit alors de tous côtés, charmant les villes, tandis que son mari courait les musées. Puis viennent encore en italien : la
Sonnambula, Norma, un de ses triomphes,7 Capuletti ed i Montecchi (le rôle de Roméo), Lncia di Lammermoor, Maria di Rohan, l’Elisire d’Amore, Il Templario, Don Pasquale ; et en allemand : la Juive, Don Juan (Dona Anna ou Zerline, indiffé
remment), Robert le Diable (Alice ou Isabelle, de même), les Huguenots, Iphigénie en Tauride... Je demande si l’on peut trouver série de rôles plus divers, plus opposés, et qui, aujourd’hui, s’en chargerait également ?
Quand elle nous revint, ce fut pour apporter à l’Opéra, en 1849, l’immortelle Fidès du Prophète, dont elle fit alterner l’émouvante grandeur maternelle avec la vibrante jeunesse de Valentine des
Huguenots, qu’elle venait de jouer à Londres en compagnie de Lucrèce Borgia, Martha et Macbeth... Bientôt, en 1851, elle prenait Gounod par la main et créait sa poétique
Sapho. Puis, nous la revoyons aux Italiens, tantôt brûlant les planches sous l’aspect de Rosine, tantôt farouche et pathétique dans la vieille Azucena du Trouvère, tantôt spirituelle au possible dans la Fidalma du Mariage secret.
Enfin, voici les inoubliables soirées du Théâtre Lyrique en 1859 avec Orphée et Fidelio... Orphée, ce tour de force, cette évocation saisissante de vérité et de passion, servie par un style admirable, par une voix qui prenait aux entrailles : Orphée, où Pauline Viardot savait suggérer l’impression de la mâle jeunesse du personnage au point de donner le change (on l’a vu!). ...Voici, à l’Opéra encore, en 1861, Alceste, la Favorite, le Trouvère, où l’épouse, où l’amante, où la mère n’émurent pas avec moins d’éloquence que le divin poète...
On ne la vit plus à la scène depuis cette époque; mais son activité artistique n’en fut que plus rayonnante, plus réellement bienfaisante. Je voudraispouvoir la suivre encore, la montrer soit dans son fameux salon de la rue de Douai, rendez-vous de tous les artistes, soit à Bade, où fréquentaient les rois, prêtresse de l’art, interprète enthousiaste de toutes les belles œuvres, anciennes et nouvelles (on sait qu’elle interpréta Samson et Dalila bien avant que l’œuvre parût en scène et qu’elle fut la première Marie
Magdeleine aux concerts de l’Odéon, en 1873, tout heureuse de prêter son appui aux débuts de Saint-Saëns et de Massenet, comme elle avait fait à ceux de Gounod).
Je voudrais également pouvoir insister sur l intarissable flot de mélodies, de scènes dramatiques, d’opéras-comiques même et de pantomimes, voire de pièces instrumentales, qui s’égre
nèrent dès lors sous sa plume, toutes rehaussées d’un style bien à elle et comme illuminées de cette joie artistique qui restera la vraie marque de son talent... Ici, il y aurait trop à dire.
Je voudrais montrer, par le témoignage des maîtres, à quel point cette organisation d’artiste fut à part. Wagner conte l’étonnement qu’elle lui exprima un jour devant les plaintes des interprètes allemands de Tristan et Iseult, qui ne savaient comment se tirer d’affaire, et il ajoute : « Que pouvais-je lui répondre? Elle m’avait, elle, déchiffré toute la partition manu
scrite à livre ouvert! » Je finirai du moins par cette phrase assez peu connue de Liszt, qui reste bien ce qu’on peut dire de plus complet sur elle :
« Pauline Viardot s’est réservé une place unique par la diversité de ses dons, dans lesquels se condense ce qu’il y a de meilleur dans l’art italien, français et allemand, par une culture intellectuelle de premier ordre, par un génie transcen
dant, par l’élévation de son caractère, par la noble tenue de sa vie privée. Elle s’est élevée à la hauteur des poètes de l art! »
HENRI DE CURZON.