Cette fois, c’est bien sérieux, on rouvre, et pour la fin du mois, tous les théâtres auront com
mence leur saison, à deux ou trois près. Je ne vois guère que la Renaissance et les Variétés qui aient ajourné leur réouverture, jusqu’au courant d’octobre. La saison est, d’ailleurs, favorable pour les théâtres, ce qui est une manière de dire qu’il fait mauvais temps. C’est, la justification de l’axiome : « Ce qui fait le bonheur des uns fait le malheur des autres ! »
Sauf au Vaudeville, aux Nouveautés et à l’Ambigu, dont nous vous parlerons tout à l’heure, je vois partout des reprises :
« On pelote, en attendant partie. » Au Gymnase, on a rouvert, comme on avait fermé, avec Ces Messieurs, la comédie de Georges Ancey, une pièce très discutée, mais non sans mérite. La distri
bution s’est retrouvée la même, à peu de chose près. Entre autres, Mademoiselle Eugénie Nau a repris le rôle d’Henriette, qu’avait créé Madame Andrée Mégard. Elle l’a joué avec des qualités très différentes, et plus d’intensité, peut-être, que sa devancière. Le sentiment dramatique est le don particulier de Mademoiselle Nau, ce qui ne nuit pas du reste à la finesse de son jeu dans la comédie. Elle a bien rendu les sensations très diverses de la déséquilibrée Henriette Fauchery. — Au Palais- Royal, on a commencé la saison avec la reprise du Chopin, le vaudeville de MM. Kéroul et Barré, qui eut un certain
succès au mois de janvier dernier. — Au Théâtre Antoine, c’est la Race et la Parisienne qui ont repris l’affiche ; — alors qu’aux Folies-Dramatiques, c’est la Nuit de noces de KérouLet Barré déjà nommés. — Et au Châtelet, l’éternel Tour du Monde. — A la Gaîté, on a continué la série des reprises du répertoire. On y avait emprunté l’Abbé Constantin, du théâtre du Gymnase, et Champignol malgré lui, au théâtre des Nouveautés ; cette fois, c’est dans le répertoire du Vaudeville qu’on est allé puiser, et l’on a remis à la scène, le Roman d un jeune homme pauvre,
le grand succès d’Octave Feuillet, qui remonte à novembre i8d8 — excusez du peu ! aurait dit Rossini — la pièce a paru
encore fort agréable à entendre, bien qu’ayant pris quelques rides.
Seuls, ainsi que nous le constations plus haut, l’Ambigu, les Nouveautés et le Vaudeville ont fait peau neuve et se sont mis en frais de pièces nouvelles.
Je les cite par ordre chronologique :
A l’Ambigu, nous avons eu le Crime d’un fils, un mélodrame du genre inoffensif, qui semble s’être échappé d’entre deux feuillets de la Morale en action. C’est un simple fait divers égayé de quelques détails qui ne tiennent guère à l’action, mais qui sont dans la tradition du Boulevard du Crime.
Aux Nouveautés, Dix Minutes d’arrêt, une comédie en trois actes de Georges Duval, ingénieuse et amusante, très bien jouée par J. Noblet, Germain, Mesdames M. Lender et Piernold, agrémentée d’une situation scabreuse et assez imprévue, mais un peu frêle pour servir de point d’appui aux trois actes. Disons, pour être juste, que le second surtout est vivant, mouvementé, très brillant et de bon comique.
Enfin, au Vaudeville, le spectacle de réouverture s’est fait avec une pièce d’Abel Hermant, la Belle Madame Héber, quatre actes intéressants, bien que durs, et édifiés sur un sujet plutôt ingrat. Mise en scène adorable d’élégance et de bon goût,
interprétation de premier ordre, avec un ensemble qu’on trouve toujours au Vaudeville, où les moindres rôles sont tenus par des comédiens de valeur. Trois débuts importants : celui de M. Rouyer, jeune premier rôle, qui nous vient d’Anvers, comé
dien très sûr, ayant une jolie voix bien timbrée et possédant ses planches mieux que quiconque, ce qui ne l’empêche pas d’avoir de la sincérité et de l’émotion. Du côté féminin, ceux de Mademoiselle Henriette Roggers, que nous connaissions déjà, et dont nous avions eu occasion de vanter les qualités, mais qui paraît pour la première fois sur la scène du Vaudeville,
où elle débutait dans un rôle de pièce d’une sérieuse difficulté, elle s’en est tirée à son grand honneur; et de Mademoiselle Gabrielle Dorziat, la charmante artiste du Gymnase, dont l’exquis talent qui est de discrète sensibilité, de sincérité vraie et de charme prenant, sera encore mieux à sa place à la Chausséed’Antin, qu’au boulevard Bonne-Nouvelle.
Signalons maintenant que, cette année, a pris fin le canonicat de Théodore Dubois, au Conservatoire de musique et de déclamation ; il a renoncé à la direction de notre école dramatico-musicale, et a passé la main à M. Gabriel Fauré, estimable compositeur, comme lui. Théodore Dubois et Gabriel Fauré, succédant à Chérubini, Auber et Ambroise Thomas, c’est plutôt maigre. Quand doncs’avisera-t-on, d’ailleurs, qu’il y a au Conser
vatoire deux branches d’enseignement tout à fait différentes, la musique et la déclamation ? Il est certain qu’un comédien serait mal à sa place comme directeur des études musicales; mais croit-on qu’un musicien soit plus compétent pour diriger des études dramatiques ? La logique voudrait que chacune des branches fût aux mains d’un professionnel : soit un musicien pour les musiciens; et un comédien, pour les comédiens. A côté de ceux-ci, on placerait un administrateur, qui les débar
rasserait des soucis de la cuisine administrative, qui demande, elle aussi, des aptitudes différentes.
Je veux signaler ici, un livre de notre distingué collaborateur Adolphe Adcrer, qui vient de paraître en librairie sous ce titre : Hommes et Choses de Théâtre, ouvrage de documentation amu
sante et pittoresque, sorte de bréviaire que devra mettre en sa bibliothèque tout homme soucieux de théâtre. C’est une théorie de chapitres lestement troussés, souvenirs anecdotiques, études humoristiques, sur Victor Hugo, Alexandre Dumas père et fils, Alfred de Musset, Ronsard, Paul Mcurice, Emile Augier, Henri Meilhac, Octave Feuillet, Victorien Sardou, Emile Zola, François Coppée, Catulle Mendès, etc. On y trouvera une série ininterrompue d’interviews et de notes, déroulement de ces « petits mémoires », qui sont les sourires et les saillies de la grande histoire, personne souvent maussade et sévère. Et ceux-là donnent parfois, mieux que celle-ci, la vérité vraie, celle qu’on fait jaillir des dessous. Or, ici, tout est raconté d’une façon fine et charmante, avec cette sensation particulière du « vu », qui double encore l’intérêt de la lecture. On sent que celui qui raconte a surtout la préoccupation de « transmettre », c’est le plus grand mérite, en pareille occurrence. Ad. Adercr a vécu beaucoup avec ceux dont il parle, et, par la façon dont il les met en scène, il fait vivre le lecteur avec eux. C’est bien là, les Hommes et les Choses de Théâtre présentés par quelqu un qui est du bâtiment et en possède toutes les clefs.
Nous considérons comme un devoir de mentionner, en cette chronique, tous les incidents de jurisprudence théâtrale qui peuvent intéresser nos lecteurs, parlons donc ici de la question des « chapeaux », non pas celle que traita Aristote, s’il faut en croire le Sganarelle, du Médecin malgré lui, mais la question des « chapeaux » de femmes au théâtre. On sait que ces dames ont la mauvaise habitude de s’affubler de monuments, sous prétexte de chapeaux, ce qui procure aux spectateurs placés derrière elles, la joie de contempler leurs chignons, à défaut de la scène, qui leur est absolument cachée. Dernièrement, un Monsieur assis au second rang du balcon d’un théâtre, assigna en justice de paix le directeur de celui-ci pour obtenir le remboursement de la place payée, plus une indemnité, parce que,
disait-il, il n’avait eu, pendant toute la soirée, autre spectacle que celui du chapeau de la dame placée devant lui. Le juge de paix l’a débouté purement et simplement, parce que, dans les couloirs du théâtre, il y avait indiqué que « les dames n’étaient pas admises à l’orchestre avec leurs chapeaux », d’où l’on devait induire qu’elles avaient le droit de les conserver à toutes autres places... Ce dont le plaignant aurait dû s’aviser...
FÉLIX DUQUESNEL.


La Quinzaine Théâtrale