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Abel Hermant ne s’ennuie pas parmi ses contemporains. Il les examine avec une attention souriante et
• impitoyable. Il a une merveilleuse aptitude à découvrir, derrière la respectabilité mondaine, des délits ou des crimes. Il ne semble plus s’étonner d’apercevoir tant de vices et de tares. Il met à nu les blessures ; parfois, il ne peut s’em
pêcher de murmurer : « Voici une belle plaie. » Il sait qu’il n’arrêtera pas les progrès de la purulence. Il ne prétend pas être le médecin des âmes. Il ne leur propose pas les remèdes qu’ont débités avec succès tant de psychologues. Il se pique d’être un historien véridique. Ses livres et ses pièces sont, s’il faut l’en croire, des documents qui serviront un jour à mieux comprendre notre époque. Mais il ne se contente pas de noter sèchement sur des carnets ce qu’il a distingué dans l’ombre et ce que tant d’autres n’aperçoivent pas ; il ne renonce pas aux agréments du style ; il se plaît à exprimer, dans des phrases simples etd’apparencebénigne,des accusationsrigoureuses et des pensées violentes. Il a des qualités de félin : il voit dans la nuit et il semble rêver innocemment tandis qu’il se prépare à l’attaque.
Il a étudié, dans la Belle Madame Héler, le salon de Madame Riverol-Saligny. C’est une dame âgée, souriante, qui se pique de ne s’intéresser qu’à l’amour, et à la littérature qui traite de l’amour. Elle n’est pas une déclassée. Depuis dix-sept ans son mari ne vit plus avec elle; mais elle a conservé avec lui les rap
ports les plus affectueux. N’étant plus assez jeune pour goûter les joies de la passion, Madame Riverol-Saligny en veut du moins avoir le spectacle. Elle est semblable à ces devineresses qui songent sans cesse aux destinées des autres : c’est une voyante.
Dans son hôtel de Paris, et surtout dans sa maison de Bel- Ébat, elle réunit des hommes et des femmes qui semblent faits pour s’estimer et pour se plaire. On l’a surnommée « l’appareilleuse ». Elle excelle dans l’art complexe de loger ses invités et elle sait la distance qui doit séparer les chambres des deux époux. S’il est vrai, comme le prétend Dumas, que l’absence des maris caractérise le demi-monde, Bel-Ébat n’appartient pas à cette classe sociale. On n’y voit que des ménages réguliers : la femme et le mari accompagnés de la maîtresse et de l’amant. Voici d’abord le baron et la baronne Rabbe. Le baron est un homme de raison. Il ne s’embarrasse pas d’aventures compliquées. Il
achète l’amour et s’efforce de ne pas le payer trop cher. Il n’est pas ennemi des tendresses ancillaires. Ce n’est pas qu’il tente de séduire les femmes de chambre du château ; mais il se con
tente des faveurs que Denise Louverné, — dite la bonne à tout faire — n’a jamais refusées à personne. L’esprit calme, le baron Rabbe contemple avec sérénité la liaison qui, depuis de longues années, rive à la baronne l’illustre écrivain Théophile Marchai. Seul, il se permet de traiter familièrement et même de railler
l’homme célèbre que chacun écoute dévotement et ce passetemps innocent et quotidien embellit son existence.
Il y a aussi le ménage Briollet. Raymond Briollet trompe sa femme avec Ninette Le Cosquer. Il manque d’enthousiasme ; il a pris une maîtresse pour n’être pas ridicule : c’est un adultère de convenance. Il regrette d’ailleurs cette liaison ; il n’éprouve pas de remords; mais Ninette a emporté, à la lin d’un récent rendez-vous, les trois belles perles qui fermaient la chemise de son amant et Raymond tenait à cette parure. Aussi reviendra-t-il bientôt à son épouse, Claire, qui, pour ne point se faire remar
quer, consent à passer pour la maîtresse de Max Neuvillette. A vrai dire elle lui a appartenu une fois, dans la bibliothèque de Bel-Ébat : mais une hirondelle ne fait pas le .printemps et Claire peut croire qu’elle est demeurée strictement fidèle à son mari.
Parmi ces êtres frivoles ou résignés à une vie irrégulière, Nicole Héber, la Belle Madame Héler, se distingue non par sa vertu, mais par son caractère passionné, tragique, douloureux. Elle est un peu la femme fatale dont tant de romans et de mélodrames nous ont entretenus. Elle a besoin de luxe et d’aventures. Elle est sans pitié pour ceux qu’elle ruine, qu’elle désho
nore, qu’elle tue. N’a-t-elle pas bien vite oublié l amant que son mari a abattu en duel ? Elle passe, indifférente aux souffrances dont elle est la cause, n’ayant plus foi dans l’amour, mais curieuse de plaisirs. Le jeune comte de Crissé, pour subvenir à ses fantaisies, a triché ; il va être chassé de son cercle et peutêtre songe-t-il au suicide. Nicole ne s’en soucie guère. Elle peut impunément soulever le scandale. Elle a, pour la défendre, pour la soutenir, son mari, Firrnin Héber.
C’est un personnage odieux et d’une urbanité tout à fait exquise. Sa réputation de fine lame lui assure un renom d’hono
rabilité. On se permet bien de dire à voix basse que Firrnin est nourri par la beauté de sa femme. Mais on se garderait bien de lui faire grise mine : on redoute son coup d’épée. En immo
lant un amant de Nicole, il n’a pas cédé à un mouvement de jalousie : il a seulement affirmé son talent d’escrimeur ; pour faire cette démonstration nécessaire il a d’ailleurs choisi comme victime un jeune homme qui était pauvre. Ainsi il a rappelé à sa femme que ses faveurs ne devaient pas être gratuites et il a inspiré aux mondains une crainte salutaire. Il peut, en toute sécurité, maintenir Nicole dans le chemin delà prostitution. Il le fait avec tact, avec délicatesse. C’est un homme bien élevé et prudent. Il ne laissera pas sombrer Crissé; car il sait que sa famille est riche. Au contraire, il l’attachera à lui par de nouveaux liens. Devant le Comité du cercle, il le défend. On ne prend pas de mesures graves contre ce joueur trop habile. On lui accorde seulement un congé : ce n’est pas la chute définitive; c’est le déshonneur à temps. Crissé devra disparaître pendant