La Quinzaine Théâtrale


CEtte fois,c’est bien la saison qui commence, car les « premières » s’échelonnent et se suivent


avec des fortunes diverses.


Nous allons en rendre compte rapidement en suivant leur ordre chronologique.
Au Vaudeville, la Plus Amoureuse est une comédie psychologique d’intérêt médiocre,
parce qu’elle semble monotone, ne s’appuyant que sur une seule situation, alors que de jolies scènes éparses çà et là, bien faites, au dialogue élégant et sobre, ne suffisent pas pour dissimuler le vide de l’action.
Pourquoi le sous-préfet Pierre Boissy, qui est assurément un homme aimable et charmant, ne vivrait-il pas paisible en son ménage puisqu’il a une femme exquise, qu’il aime et dont il est adoré? Pourquoi? Simplement parce que sa femme Yvonne a pour amie Marthe Mareil, une coquette romanesque, qui se
prétend « grande amoureuse », et que celle-ci, éprise des beaux yeux du sous-préfet, entend se substituer à la femme légitime qui ne « sait pas aimer », dit-elle. La conquête de Pierre Boissy ne me paraît pas d’ailleurs très compliquée. Au premier baiser, il y a ville prise, et voilà un ménage troublé. Yvonne quitte la partie, se retire chez sa mère, et il y aurait un divorce sur la planche sans l’intervention d’un ministre spirituel et bon enfant, l’oncle du sous-préfet, qui opère le replâtrage du ménage Boissy; la femme rentre donc chez elle, reprend possession du mari et du gîte, alors que la « plus amoureuse » se dit qu’elle n’a plus qu’à mourir, puisque son grand amour n’a pas été compris de celui à qui elle l’avait offert. Elle meurt, en effet, ou plutôt se tue, ce qui, dans l’avenir, va jeter un voile de mélancolie sur le ménage Boissy.
Cette pièce a semblé douloureuse et pénible. Très bien présentée, comme toujours, au Vaudeville, le théâtre de Paris qui revêt ses pièces de la mise en scène la plus élégante, elle n’a pas eu une interprétation parfaite, et je ne vois à citer que Lérand qui prête sa finesse délicate et son esprit bon enfant au ministre sceptique et opportuniste; et Mademoiselle Gabrielle Dorziat,si vraie, si naturelle, si distinguée, tour à tour souriante et gra
cieuse, émue et touchante dans le rôle de la femme légitime.
Voilà une comédienne dont les progrès sont rapides, dont le succès s’accentue chaque jour et qui me paraît destinée à passer au premier rang.
La nouvelle direction du Palais-Royal a ouvert avec un « spectacle coupé », véritable service de hors-d’œuvre, insuffisant pour remplir une soirée : quatre pièces en un acte et une revuette
composent le menu. Moi qui réclame toujours la pièce en un acte, trop abandonnée de nos jours, je dois cependant convenir qu’en la circonstance il y a peut-être excès.
Voici la nomenclature de celles que nous a offertes le Palais- Royal et qui, à cette heure, seront sans doute, comme on disait jadis, « rentrées dans le néant » : Heureux Père, simple lever de rideau, ni moins, ni plus. — Totole et Boby, fantaisie de Maurice Hennequin, dans laquelle les rôles principaux sont tenus par des comédiensàquatrepattes,deux petits griffons d’Ecosse,ceux qu’on appelle des « skayes »,1a chienne « Totote » et le chien « Boby », les comédiens qui les « encadrent » tenant plutôt un emploi sacrifié. Ce badinage un peu érotique, mais pas déplaisant, a été joué avec sincérité par les deux griffons auxquels Julien et Mademoiselle Demay ont donné bonne réplique. — Pas
sons sans nous y arrêter sur la Carte forcée, petite opérette vieillotte et inutile, que la gentille partition de Ch. Cuvillier n’a pu rajeunir. — Puis arrivons aux deux « clous » du programme : l’Extra, un vaudeville de Pierre Véber, à quiproquos et rebon
dissements comme on les pratiquait dans les vaudevilles d’autre
fois, de joyeuse mémoire, et dontla donnée classique est rajeunie de détails désopilants. Enfin la revuette. A perte de revue, ingé
nieuse et spirituelle, satirique en diable, cinglante comme la nagaïka des cosaques. Il faut citer entre autres les couplets
de verve hardie où l’on célèbre les vertus négatives d’un grand journal du matin, et ceux sur le général André, la sublime gana
che qui ne devait sortir de son ministère que les « pieds devant » et qui en sortit, dit la chanson, avec le « pied derrière... ».
Aux Nouveautés signalons un gros succès : « N aveç-vous rien à déclarer? » qui vient de prendre l’affiche et menace de la garder toute l’année, à moins qu’il ne soit interrompu dans son cours par la démolition possible du théâtre des Nouveautés. 11 paraît, en effet, que M. Henri Micheau est à fin de bail, et l’on
prête à la compagnie d’assurances, propriétaire de l’immeuble où est situé le théâtre, l intention de démolir celui-ci, soit pour percer une rue, soit pour construire sur son emplacement un
grand hôtel. Dans l’un ou l’autre cas le théâtre des Nouveautés serait condamné à disparaître, mais ce ne sont là, paraît-il, que projets vagues encore, et il se pourrait que l’existence de ce gentil théâtre, si boulevardier, se continuât au moins à « titre provisoire ». Espérons, dans l’intérêt du public, qu’il en sera ainsi. S’il y a une décision en ce sens, ce sera parfait puisque chez nous le « provisoire » a la vie dure, c’est toujours ce qui persiste le plus longtemps!
En attendant : « Ave\-vous quelque chose à déclarer? » fait de grosses recettes..., « plus que le maximum », aurait-on dit autrefois, et l’on sent que c’est un succès solide. Ce vaudeville en
toute liberté, qui ne vise pas, commeclientèle, les pensionnats de jeunesdemoiselles, est vraiment cocasse, ony rità ventre débridé, à condition toutefois de n’êt repas scrupuleux sur la qualité du rire, car le postulat de la pièce est d’une raideur peu commune, c’est un peu celui de la Sensitive du bon Labiche, mais feu le bon Labiche peignait avec des couleurs plus tendres. Ici, la peinture est plus brutale, dame, nous sommes blasés comme on ne l’était pas au temps jadis, il faut- chatouiller plus à fond. Voici, en quelques lignes, le scabreux postulat : le vicomte de Trivelin a épousé la gentille Paulette Dupont, dont il est très épris. Les jeunes époux sont partis pour Bruxelles en classique voyage de noces. Seuls dans leur compartiment, un sleeping-car sans doute, — l’histoire est muette en ce point— le joyeux vicomte, avant de passer la frontière, veut témoigner à sa jeune femme qu’il l’adore et, trouvant que les paroles sont insuffisantes, va recourir à l’élo
quence du geste, lorsque brusquement se présente le douanier armé de sa lanterne, qui pousse l’exclamation réglementaire : « N’avez-vous rien à déclarer? » Alors c’en est fait, l’infortuné Trivelin, interrompu dans ses expansions, ne se retrouve plus. Et cette impuissance à reprendre son discours où il l’a laissé, se continue indéfiniment sous le cauchemar du douanier qui se re
produit dans son imagination aux moments les moins opportuns,
d’où Paulette reste plus vierge que jamais, ignorante de tout, à la grande colère de M. et Madame Dupont, les beaux-parents de Trivelin, qui ont rêvé petits-enfants et demanderont le divorce si l’abstention persiste seulement pendant trois jours. Que faire pour sortir de l’impasse?... « Aller voir Clémence... » dit le bon
homme Couzan, le parrain de Trivelin. « C’est simple question d’entraînement! » Et le vicomte va s’entraîner chez une « Clé


mence » qui s’appelle Zézé et qui est la plus singulière des cocot


tes. Cette Zézé se donne comme artiste peintre, et vend à prix d’or, aux imbéciles qui fréquentent chez elle, des croûtes infâmes que lui confectionne un ancien prix de Rome. Elle a en outre une manie des plus plaisantes, qui consiste à donner à ses adora
teurs des noms de peintres célèbres, ce qui, à tout prendre, est plus original que des noms d’oiseaux. Trivelin devient Watteau, alors que Dupont, lui-même, l’austère magistrat qui n’a pas dé
daigné l’acquisition de quelques peintures, est devenu Velasquez. Zézéopère l’entraînement préconisé par le parrain Couzan, et après un second acte où le public, lui, s’entraînedans le fou rire, le vicomte de Trivelin, ayant retrouvé le cours de son éloquence, lorsqu’on lui demande s’il n’a « rien à déclarer », déclare qu’il est bien, cette fois, « le mari de sa femme », et la gentille Paulette ne le contredit pas.