Histoire de la semaine.


Depuis la rentrée à Paris du Prince Président, la politique n’a plus qu’un intérêt, celui du changement qui est à la veille de s’opérer dans l’appellation du gouvernement, changement déjà tellement réalisé dans les laits, que la convocation du sénat pour le 4 novembre, et l’appel au peuple pour la ratification du sénatus-consulte décrétant le rétablissement de l’Empire, n’ont que la valeur d’une for
malité de procédure. L’opinion publique, provoquée par tous les organes politiques, religieux et constitutionnels du pays, a déjà rendu son arrêt dans le Moniteur qui enregis
tre chaque jour les adresses des communes, et nous avons dès aujourd’hui l’Empire et l’Empereur. On peut ajouter que le changement s’opère du consentement de tous les partis, ce qui ne veut malheureusement pas dire que tous les partis concourent dans le même but et les mêmes intentions.
C’est donc hors de France qu’il faut chercher les événenements qui présentent quelque aspect propre à exercer la prévision des politiques. Disons d’abord que les chambres belges se sont réunies mardi 26. Cette réunion était atten
due en Belgique avec une extrême curiosité. La latte devait s’engager, à la chambre des représentants, sur l’élection du président. Une affluence considérable garnissaitdes tri
bunes de l assemblée ou stationnait à la porte, Le scrutin a donné pour résultat, après deux épreuves, la nomination de M. Delt osse, candidat libéral. Le nombre des votants était de 106; la majorité absolue, 54. — M. Dell osse, au premier tour, n’a obtenu que 52 voix; M. Delahaye, candidat de la coalition, 50; les autres voixperdues. Audeuxième tour, M. Delfosse a obtenu 54 voix, M. Delahaye 49. On voit que la lutte a été très-vive; la victoire n’indique pas une solution aussi facile qu’on le croit de la crise ministérielle.
Deux autres faits, d’une certaine gravité à cause des complications qu’ils peuvent produire dans les rapports des gouvernements européens, ont éclaté presque en même temps. Celui qui nous touche plus directement a rapport au refus plus ou moins volontaire opposé par le gouvernement de Constantinople à la ratification d’un emprunt con
tracté pour son compte sur les places de Paris et de Lon
dres. L’ambassadeur de France à Constantinople serait, diton, à la veille de prendre ses passe-ports et de rentrer en France, par suite de son intervention, autorisée d’abord et désavouée maintenant, dans les négociations qui ont occa


sionné l’emprunt déjà distribué par les soumissionnaires, et négocié hors du parquet de la Bourse avec une prime assez considérable.


L’autre fait se rapporte à un soulèvement d’opinion provoqué aux Etats-Unis contre la Havane, par suite du refus des autorités espagnoles d’admettre le paquebot américain le Crescënt-City à débarquer ses dépêches et ses passagers.
Des meetings nombreux dans toutes les villes de l’Union soulèvent à cette occasion la passion publique, déjà trop in
téressée à trouver le prétexte spécieux de s’emparer d’une proie longtemps convoitée.
« On a fait courir, à New-York, dit le Mnrning Herald, la nouvelle que le Mississipi, commodore Perry, avait reçu des ordres pour se rendre à la Havane et demander une explication aux autorités espagnoles, en les menaçant, si elles refusaient, des conséquences de leur refus. La mau
vaise administration de Cuba sera cause d’une guerre terrible avec l’Espagne, nous craignons d’ajouter avec les nations européennes qui voudraient venir à son secours. »
Pour grossir cette cause d’irritation, on exploite, aux Etats-Unis, les sévérités exercées par les autorités espagno
les de l’ilè contre les suspects, parmi lesquels on nomme un malheureux imprimeur du journal la l oix du Peuple qui a subi le supplice de la garrotte, et dont la mère serait morte le lendemain de la douleur que lui avaient causée le supplice et la mort de son fds.
Quoi qu’il semble que cet événement ne puisse guère intéresser en Europe que l’Espagne, il est permis d’y voir une occasion d’alliance prochaine entre les deux plus gran
des puissances maritimes du monde, et par conséquent une cause d’inquiétude et matière à prévoyance pour les gouvernements européens.
Nous croyons devoir attendre pour les enregistrer ici que les nouvelles dont la presse quotidienne fait son bu
tin, sauf à les démentir le jour suivant, ou à les atténuer après leur avoir donné trop d’importance, aient reçu leur confirmation. On a commenté, dans un sentiment très-ho
norable, une sentence prononcée au mois de juin dernier, par un tribunal de Florence, con tre deux malheureux, le mari et la femme, condamnés aux travaux forcés pour avoir passé au culte protestant, et sous le prétexte d’avoir cher
ché à opérer des conversions. Nous n’avons pas besoin de dire que le tribunal n’a pas compris la portée de ce juge
ment, qui pourrait donner lieu, ailleurs qu’à Florence, à des représailles funestes. On croit que le grand duc fera grâce aux condamnés, et que le pape ne sera pas étranger à cette réparation.
Une correspondance particulière de Sinigaglia donne de douloureux détails sur les exécutions qui ont eu lieu dans cette ville, après une procédure qui a duré plus de trois ans. Vingt-quatre habitants de Sinigaglia ont été fusillés, à leur tète Simoncelli, en faveur duquel on dit que M. le général Gémeau était intervenu auprès du cardinal Antonelli.
On sait combien la question de Vincamération (administration par l’Etat des biens du clergé) vient de préoccuper les esprits en Piémont. La Gazette piéniortaise a publié récemment une note officielle par laquelle le gouvernement, auquel on attribuait la pensée de proposer un projet de loi dans ce sens à la prochaine session, s’est prononcé, au contraire, contre cette mesure. Le cabinet ne s’est pas borné à cela. Un grand nombre de conseils communaux avaient pris des délibérations au sujet de cette affaire, et
s’étaient prononcés en faveur de l’incamération. Une circulaire du ministre de l’intérieur, M. Pernati, adressée à tous les intendants généraux, prescrit l’annulation de tou
tes les délibérations prises sur cet objet par les conseils communaux, comme dépassant la compétence de ces assem
blées, compétence qui doit être limitée et restreinte aux seules affaires d’administration locale.
Malgré l’attitude prise dans cette question par le gouvernement piémontais, attitude toute favorable au clergé, le rapprochement ne paraît pas s’opérer entre les cours de Turin et de Rome. Paulin.
États trimestriels du produit des impôts.
Les états comparatifs des recettes de 1852 avec celles de 1850 et 51, publiés récemment par le Moniteur, offrent un double intérêt au point de vue d’abord du mouvement des consommations qui se traduisent en perceptions, puis au point de vue de l’équilibre du budget.
Pendant le troisième trimestre de cette année, les produits des impôts et revenus indirects se sont élevés à
197.179.000 fr. — Pour la totalité des neuf mois écoulés, à 586,676,000 fr.
L’augmentation pendant le dernier trimestre, comparativement à 1851, est de 10,847,000fr., de laquelle il faut déduire les recettes provenant des taxes nouvelles en vigueur depuis le 1 mai sur les sels et les boissons. Ces ad
ditions à l’ancien tarif, déduetion faite des suppressions opérées à la mèmè époque, étaient estimées par le ministre devoir donner près de 9 millions par an : soit pour un tri
mestre 2 millions et quelques cent mille francs. La plusvalue réelle est donc de 8,500,000 fr. environ.
Pour les neuf premiers mois l’augmentation totale est de 36,684,000 fr.,qui, déduction faite du produit présumé des nouveaux droits pendant cinq mois, doit être ramenée au chiffre de 32 millions 5 ou 600,000 fr.
Cette plus-value se répartit inégalement sur les trois trimestres. Pour les deux premiers, elle est de 25,837,000 fr.; elle se réduit pour le troisième, comme nous l’avons vu, à
10.847.000 fr., et cependant ce trimestre est le seul où le nouveau tarifait été appliqué dans toute sa durée. En outre il y a eu en septembre une cause tout exceptionnelle et momentanée de recettes : ce sont les introductions antici
pées de fonte et de houille belge, faites en vue d’échapper
à l’élévation des droits sur ces articles, laquelle a eu lieu à partir du 1 octobre dernier. On est donc obligé de reconnaître que les consommations se sont ralenties pendant les derniers mois.
Les motifs de cette infériorité du troisième trimestre avaient été signalés d’avanee il y a quelques mois dans /’//— lustration ; nous croyons cependant devoir les rappeler ici.
Sous l’empire des craintes que faisaient concevoir les élections de 1852, et le conflit qui devenait tous les jours plus menaçant entre les pouvoirs législatif et exécutif, il y avait eu une suspension presque complète des transactions et des approvisionnements durant les derniers mois dë 1851. Il est arrivé, pendant 1e premier semestre de 1852, ce qui arrive toutes les fois qu’une solution quelconque vient mettre un terme, même momentané, aux difficultés, aux incertitudes qui pesaient sur la situation: il s’opère dans les affaires de toute espèce une reprise proportionnée aux besoins accumulés. C’est ce que nous avons vu d’abord en 1848, aussitôt après les journées de juin, et ensuite d’une manière plus marquée en 1849, lorsque le publie put croire qu’il avait devant lui deux ou trois années de stabilité plus ou moins complète. Aussi il était peut-être prudent de ne pas se laisser éblouir par cette surexcitation toute naturelle,
et de prévoir qu’àprès le règlement des affaires arriérées et la rentrée en magasin des approvisionnements habituels alors épuisés, il pourrait y avoir un ralentissement plus ou moins sensible.
Le renchérissement simultané du pain, du vin et du cidre a dû contribuer à ce résultat. Le mouvement imprimé à certains travaux, en développant les consommations locales, ne modifie que médiocrement la situation générale : les sa
laires restent les mêmes dans les campagnes, là où l’ouvrier n’a jamais chômé depuis 1848, parce que la culture des ter
res ne subit pas les alternatives du travail industriel. Le pain ayant été à boa marché depuis quatre ans, le paysan a pu boire du vin , consommer du tabac , se procurer des vêtements, car le bas prix des subsistances pèse sur le pro
priétaire ou le fermier, mais non sur 1 ouvrier des champs.
Aujourd’hui que les objets de première nécessité sont à un prix plus élevé, il y aura infailliblement une diminution dans la consommation de tous les articles moins indispen
sables, et il est à craindre que les recettes du quatrième trimestre ne se ressentent plus gravement que ceux du troisième de l’infériorité de la récolte et de la nullité des vendanges.
En somme, cependant, la situation industrielle est satisfaisante. Les introductions de matières premières, telles que le bois d’acajou , la cochenille, le coton , le cuivre, la laine, fils de lin, fonte et bouilles, sont bien supérieures à celles des deux années antérieures. Il en est de même poulie café, le cacao. Il y a là des indices évidents d’une reprise du travail, et de la consommation intérieure. Nos exporta


tions de produits naturels, tels que les vins, eaux-de-vie,


sels, ont également progressé pendant les huit premiers mois, mais se sont ralenties en septembre pour les deux premiers de ces produits. Quant à nos produits industriels, on ne peut malheureusement signaler la même activité dans la vente à l’étranger. Ainsi, à côté des livres, gravures, peaux travaillées, savons, tissus de lin et de soie, qui ont faiblement gagné pendant les huit premiers mois, les expé
ditions de nos articles de mode, de mécanique, des fils de laine, porcelaines, tissus de coton, casimirs, draps, verres
et cristaux, sont ou stationnaires, ou bien inférieures à celles de l’année dernière, et quelquefois même de 1850.
L’état des produits est moins satisfaisant au point de vue financier qu’au point de vue commercial. Les impôts et re
venus indirects dont le Muni eur publie les recettes, étaient compris, dans les prévisions du budget de 1852, pour 781,361,000 francs : ils ont produit jusqu’au 30 septembre dernier 586,676,000 francs : ils doivent rendre, pendant le dernier trimestre, pour atteindre le chiffre sur lequel on a compté, 194,685,000 francs. Même avec les réductions dans la consommation du tabac et du vin que peut amener le prix du pain et la cessation des introductions de fonte et de bouille belges, dont nous sommes approvisionnés pour quel
que temps, on peut encore espérer que les produits ne resteront pas au-dessous des évaluations du budget, mais l’on peut presque affirmer qu’ils ne les dépasseront pas. Or, le ministre, dans son exposé, pour atténuer l’insuffisance
des recettes comparées aux dépenses, insuffisance déclarée de 53,985,000 francs, comptait sur deux éventualités dont la réalisation étail présentée comme plus que probable. D’une part, il espérait que les revenus indirects dépasseraient le chiffre pour lequel Ils étaient compris dans les ressources du budget : nous venons d’établir la presque certitude d’un mécompte complet à cet égard.
Le ministre assurait également que les crédits supplémentaires à ouvrir dans le courant de l’exercice seraient assez faibles pour ne pas équivaloir, à beaucoup près, au montant des annulations ordinaires de fin d’année, et que celles-ci viendraient, pour environ 40 millions, réduire le découvert. Mais, d’une part, il est malheureusement proba
ble, attendu l’activité un peu fiévreuse que l’on a mise à pousser les travaux entrepris, que les annulations ne seront pas aussi fortes qu’on le pensait. En second lieu, les crédits supplémentaires, que le ministre ne prévoyait pas devoir dépasser une dizaine de millions, s’élèvent déjà aujourd’hui, pour les six mois écoulés depuis la publication du budget,
à plus de 24 millions. Il est donc presque certain que la plus grande partie des 54 millions formant la différence entre les receltes et les dépenses retombera à la charge de la dette flottante. Espérons qu’en 1853, année qui profitera pendant toute sa durée des additions faites au tarif des contributions indirectes, nous nous rapprocherons davantage de cet équilibre que tous les gouvernements nous promettent depuis si longtemps.
Dans cet examen, nous ne nous sommes pas occupé de la comparaison faite par le Moniteur des produits de 1852 avec ceux de 1850, de laquelle ressort une plus-value en fa
veur de l’exercice actuel de 49 millions. C’est qu’à nos yeux cette comparaison n’a aucune signification. Les nouveaux droitsou les additions faites à l’ancien tarif en 1850, n’ayant profilé, en réalité, qu’au dernier mois de cet exercice, il y aurait à tenir compte, pour établir une comparaison exacte, des sommes assez importantes que ces modifications aux tarifs ont produites en 1852 : ce que nous sommes hors d’état de faire.
Nous ferons connaître, dans le courant de janvier, ies résultats généraux de la balance des recettes et des dépenses connues. Joubert.


Chronique musicale.


Une cérémonie extrêmement touchante réunissait vendredi dernier, 22 octobre, une nombreuse assistance à l’é­
glise Saint-Eustacbe. Les lecteurs de l Illustration savent déjà, car noire voisin du Courrier de Paris le leur a dit, que M. le baron de Trémonta fait de sa fortune, après dé
cès, l’emploi le plus généreux et le plus intelligent. Le bon exemple donné par M. de Montyon a trouvé dans M. le ba
ron de Trémont plus qu’un excellent imitateur; à son tour Celui-ci vient de se poser en modèle incomparable. Puisset-il se rencontrer beaucoup de. gens qui aient l heureuse idée de le copier! Afin que la rencontre de ces gens-là soit due
à autre chose qu’au hasard, nous engageons tout le monde à lire le testament olographe de M. de Trémont. La lecture publique en a été faite mardi de. la semaine dernière, dans fa salie du bazar Bonne-Nouvelle, devant un auditoire composé d’un nombre considérable de membres des cinq asso
ciations des Artistes dramatiques, des Artistes musiciens, des Peintres, sculpteurs, architectes, graveurs et dessinateurs, des Gens de lettres, et des Inventeurs et artistes industriels.
Chacune de ces associations est inscrite dans ce testament pour un legs particulier. Nous ne croyons pas que. jamais aucune lecture ait aussi vivement impressionné des audi
teurs. C’était M. Samson, l’éminent comédien du Théâtre- Français, qui, en sa qualité de vice-président du comité de l’association des Artistes dramatiques, avait été choisi pour lecteur. Nous n’avons pas besoin de dire de quelle façon il a rempli sa tâche : il s’agissait de faire entendre à ceux qui l’écoulaient les sentiments d’une âme d’élite, exprimés dans le style le plus élevé, le plus directement puisé à la source
de la véritable éloquence; nul mieux que M. Samson n’était digne de le faire. Nous ne saurions décrire l’émotion dont tous les cœurs étaient saisis au fur et à mesure que se dé
roulaient ces belles pages où la philanthropie la plus éclairée, le goût des arts et des sciences, brillent d’un si pur et no
ble éclat. Le testament olographe de M. 1e baron de Trémont sera imprimé sous peu de jours ; il est à souhaiter que tout ie monde le lise ; dans tous les cas, on ne saurait rien lire déplus attachant.·—Mais revenons à la cérémonie deSaint- Eustache, qui n’était, en quelque sorte, quelasuitede celte réunion dont noos venons de parler. C’était pour honorer la mémoire de M. le baron de Trémont qu’elle était célébrée avec un appareil musical inusité. La musique fut un des délassements favoris de M. le baron de Trémont. De la prédi
lection qu’il avait pour cet art, il tira non-seulement ces grandes jouissances intimes qu’en tire tout amateur jouant assez bien de différedts instruments, et pouvant faire sa