manœuvres hardies et habilement exécutées, par une entente merveilleuse entre les différents corps des différentes nations, les généraux alliés, admirablement servis par leur artillerie formidable, ont balayé Ces masses profondes qui, sur les bords de la Tchernaïa et sur le pont de Traklir, se pressaient dans une retraite désordonnée. Le prince Gorts
chakoff, afin de pallier l’effet désastreux produit en Russie par cette nouvelle, annonce à son chef qu’il a attendu l’ennemi pendant quatre heures. Mais le but des alliés était atteint: ils avaient triomphé à l’improviste d’une attaque lon
guement combinée, avaient remporté une véritable victoire et se retiraient heureux dans leurs camps qu’ils ont si vail
lamment défendus. On reconnaît, dans les braves Piémonlais qui ont glorieusement soutenu le premier choc, les mêmes, soldats qui se battirent si bien dans la grande guerre en Italie, dans les campagnes de 1848 et 18fj9. De légitimes éloges leur ont été donnés par le général Simpson, dont les troupes ne purent malheureusement prendre part à cette lutte glorieuse. Que ne peut-on attendre d’une telle concorde et d’une telle émulation? Bientôt, nous l’espérons, tant de vaillance, d’abnégation et de souffrances trouveront leur récompense dans un succès définitif, et les années verront, dans un jour de triomphe, flotter leurs quatre drapeaux unis sur les murs de la citadelle.
La nouvelle de cet échec a fortement ému l’opinion publique en Russie. D’après le Nouvelliste de Hambourg, ni le siège de Silistrie, ni la bataille de l Alma, ni môme celle
d’Inkermann, 11’ont coûté tant de pertes à la Russie que le combat du 16. Une enquête rigoureuse doit être commen
cée sur cette affaire, pour savoir si le général Rend (qui,
d’après le prince Gortschakoff, avait reçu l’ordre d’établir une nombreuse artillerie devant le pont de Irak tir, de se dé
ployer en bataille sous la protection de son artillerie, et de ne pas attaquer les positions avant le commandement), si le général Read a été réellement la cause de ce malheur. O11 n’a pas encore fait connaître exactement, en Russie, le chiffre des morts.
Les armements continuent toujours dans l’empire. On écrit de Saint-Pétersbourg que la Russie fait des efforts in
croyables pour compléter ses forces défensives. Des troupes fraîches ne cessent de partir pour la Crimée, et on aug
mente considérablement aussi l’armée de Bessarabie, en même temps qu’on fortifie beaucoup les positions du Pruth.
Les journaux allemands parlent très-sérieusement d’une nouvelle dépêche du comte Nesselrode qui serait arrivée aux légations russes, et dans laquelle il serait beaucoup question d’une paix honorable pour la Russie. Quoi qu’il en soit, il nous semble que maintenant les choses sont beaucoup trop avancées, surtout après la dernière victoire rem
portée , pour espérer -un résultat favorable de toutes ces négociations, qui ne peuvent plus guère avoir leur effet que quand la difficulté aura été enlevée par le canon.
L’opinion publique, en Russie, demande qu’on mette en ligne les troupes d’élite de la garde et des grenadiers qui n ont pas encore paru devant l’ennemi. Le peuple s’imagine que les alliés ne pourront pas résister à ces corps réunis à la milice.
Le Danube annonce, sous la date de Varsovie, 23 août, que la police est très-sévère, surtout pour les voyageurs, parce que le gouvernement a appris que les émigrés polo
nais cherchent à établir dans le pays des relations pour l’a­
venir. Il fait remarquer, comme un fait intéressant, que les frères Alexandri viennent de rendre libres tous les serfs de leurs propriétés sises en Moldavie.
En dehors des rapports dont nous avons parlé plus haut, il n’est arrivé en France aucune dépêche de Crimée de quelque intérêt. Un exposé de la situation, envoyé par le géné
ral Pélissier, conçu en termes laconiques, est venu seulement rassurer l’opinion, qui se plaint toujours du manque de nouvelles. Des lettres ont été échangées entre les divers com
mandants des armées alliées et ennemies.. L’une, du général Simpson au général Pélissier, pour lui communiquer les fé
licitations adressées par la Reine à ses braves soldats; et une autre, du général Pélissier au prince Gortschakoff, au sujet de soins à donner aux blessés.
Le Times du 29 août regrette vivement et, selon nous, avec beaucoup de raison, que les opérations de la Baltique se bornent cette année au bombardement de Sweaborg. En effet, tout le monde sait maintenant avec quelle prodigieuse facilité les Russes reconshuisent ce qui a été détruit et rem
placent ce qui a été mis hors de service. Il ne serait donc pas étonnant que l’année prochaine, quand on voudra re
commencer des attaques sérieuses dans la Baltique, on ne trouvât plus le même avantage. Les Russes sc seront pro
curés des pièces d’une portée égale qux nôtres, et auront eu le temps de mettre à profit de ta dure leçon que nos flottes viennent de leur donner. Il paraît malheureusement décidé que le plan d’opérations va cesser prochainement d’avoir son effet. Car déjà des amas énormes de projectiles pour le ser
vice de l escadre, et qui étaient dirigés sur la Baltique, ont reçu contre-ordre, ainsi que de nouveaux bâtiments envoyés en renforts.
En présence des rapports russes, qui n’avouent pas trèsvolontiers leur défaite de Sweaborg, le Moniteur fait re
marquer le passage suivant, tirés d’un journal russe : « Tout ce qui pouvait être détruit à Sweaborg a été anéanti. »
Ce n’est pas ,en effet, à des fortifications de granit qu’il était utile dé s’adresser, c’était à la ville, et celle-ci est brûlée avec ses immenses magasins. Le chien de gardé reste, mais il n’y a plus de maison à garder. Ce qu’il y a eu de plus re
marquable, c’est l’inefficacité du tir des Russes. Un vaisseau
de ligne, qui eût pu mettre en mauvais état les chaloupes canonnières alliées, s’est contenté de disparaître derrière les forts.
La question des droits de péage du Sund. préoccupe toujours beaucoup les esprits en Amérique, et produirait probablement le même effet en Europe, si des intérêts plus sérieux n’étaient pas ailleurs.
Cette question du droit du péage du Sund, formellement niée parles Etats d’Amérique, a attiré l’attention sur le droit du même genre perçu par le Hanovre à la sortie.des navires de la mer de Stade pour entrer dans un des ports de l’Elbe.
En 1844, des envoyés de tous les Etats allemands rive
rains de l’Elbe, écrit-on de Hambourg, s’étaient assemblés en congrès à Dresde, à l’effet de fixer et de régler d’un commun accord les droits qui pourraient être perçus dans la suite sur les navires marchands. Ces droits qui étaient différentiels avant 1844, ont été depuis peu égalisés et considérablement réduits, dans le but de favoriser la naviga
tion intérieure. Le Hanovre, qui avait été représenté au congrès de Dresde, a souscrit au traité et s’est engagé à ne favoriser aucune nation dans la perception des droits prélevés à Stade.
C’est là une complication à ajouter aux complications déjà si nombreuses qui enveloppent l’Europe comme dans un filet. Celte question est pour f Angleterre et la France, dont le commerce est si grand dans ces mers, peut-être plus importante que celle du péage du Sund. Une fois que l’attention et l’intérêt public concordent vers un même But dans une même pensée, le moment d’une solution est bien proche.
D’après les nouvelles de Constantinople du 25 août, les Russes devant Kars ont éprouvé un échec assez considéra
ble. Le général Mouravleff avait divisé ses forces et envoyé un corps dans la direction d’Erzeroiim. A peine la garnison turque en eut-elle connaissance qu’elle fit une sortie et sur
prit les Russes dans la nuit du 16 au 17. La confusion fut grande dans le camp des Russes, qui s’enfuirent en aban
donnant leurs bagages et beaucoup de prisonniers. Le corps qui menaçait Erzeroiim a rebroussé chemin, kerim- Pacha commandait les Turcs sortis de Kars. Erzeroiim ren
ferme une garnison de 4,000 réguliers et de 25,000 bachibozoucks ; malheureusement il est probable que la place sera obligée de se rendre si le général VIouravielf se décide à l’attaquer. Le combat sera meurtrier ; mais, d’après les correspondances, il lui sera impossible de résister longtemps, à moins qu’il n’arrive de grands renforts et des provisions.
Le Morning Chronicle annonce, d’après les nouvelles de l’Inde, que les troupes destinées à former une armée de réserve dans la Basse-Egypte devaient commencer à s’em
barquer pour Suez vers le milieu de septembre ; 011 pensait que ces troupes, dont le nombre est à peu près de 10,000 hommes, seraient réunies au-dessus duCaife vers la fin d’oclobre. Près de 12,000 hommes de cavalerie ont offert de s’engager comme volontaires, et l’on pense que leurs offres sont acceptées. D’après les journaux de l’Inde, une insurrec
tion formidable aurait éclaté au cœur du Bengale près de Rajmahal, ville à 180 milles nord de Calcutta, sur le Gange.
xV l’endroit où le chemin de fer entre dans la vallée de cette rivière, est une chaîne de collines habitées par une racé hardie, et dont les diverses tribus portent toutes le nom de Sou tais.
Le New-Herald, du 22 août, rapporte que les fédéralistes du Nord viennent d’y remporter une victoire éclatante:
après plus de vingt-quatre heures de combat, ils se sont emparés de Saltillo, de munitions de toute espèce et d’une s mine de 60,000 livres. L’effet moral de cette victoire sera désastreux pour Santa-Anna, dit le journal américain, Santa-Anna sera probablement obligé de venir demander un asile aux Etats-Unis.
Les nouvelles d’Espagne sont à peu près nulles. La brigade aux ordres du général O’Donnell a pris position à Medina-Celi, afin de prévenir tout mouvement carliste. / a Gazette de Madrid annonce que le chargé d’affaires d’Angleterre a remis une note, au ministre des affaires étrangères,réclamant l’exemption, pour les sujets de S. AI. Britan
nique établis en Espagne, de la contribution à l’emprunt de 230 millions de réaux, décrété par la loi du 14 juillet, de même que l’ambassadeur de France avait déjà réclamé cette exemption pour ses nationaux. Les recettes du trésor pendant le mois de juillet ont été bonnes. Les factions de la Catalogne, vivement poursuivies, se divisent.
Un rapport assez curieux a été publié en Angleterre sur les régiments de milice organisés en ce pays, en Ecosse et en Irlande, la force de ces régiments, au 14 mars et au 14 avril 1855 comparativement, et les noms de ceux de ces régiments qui ont fourni leur contingent à l’armée régulière.
Le rapport montre les résultats suivants. Nombre de sol
dats incorporés le 14 mars, en Angleterre 44,198, en Ecosse 4,461, en Irlande 13,095, total 61,754. Le 14 avril, en Angleterre 30,945, en Ecosse 5,119, en Irlande 15,119, total 51,183. Contingent de volontaires pour l’armée régulière, Angleterre 13,021, Ecosse 1,693, Irlande 4,736, to
tal 19,450. La proportion des contingents de chaque régi
ment fournis à l’année régulière est: Angleterre 11,268, Ecosse 886, Irlande 2,353, total 14,507.
Des troubles assez graves ont éclaté à Angers; peu de journaux en ont parlé. Cependant le Moniteur a expliqué que ces troubles étaient fomentés par des hommes apparte
nant à la fameuse société secrète dite la Marianne. O11 a saisi une voiture chargée d’armes de toutes espèces et de matières incendiaires. Ils avaient, est-il dit, des projets de pillage. De nombreuses arrestations ont été faites.
Paulin.
Courrier de Paris.
Les augures avaient raison; Paris se calme, il est même tout à fait calmé : non pas que le vide y succède à l’encom
brement, et que l’étranger ait déguerpi, mais l’émigration des notables est manifeste; et où trouver l’intérêt du spec
tacle quand les premiers rôles n’y sont plus ? Jouer aux qua
tre coins sur la carte de l Europe, voilà le grand jeu. Toutes les eaux du règne minéral, étant, tirées, il faut les boire, aux
sons d’une musique dansante. Il n’y a qu’à Paris que les vraies Parisiennes ne dansent point dans cette saison. Nos grâces maintenant sont des naïades, et c’est pourquoi toute chronique, pour peu qu’elle se respecte et sache son monde, est tenue de faire acte de présence à Bade, Spa ou Vichy.
Ce sorrt là ses eaux de Jouvence, cl elle court s y retremper, lai: sant ainsi en souffrance toutes sortes de nouvelles essen
tiellement parisiennes : telles que l ouverture de la chasse, la fête de Saint-Cloud et les distributions de prix academiques.
N’en déplaise aux fuyards, cetle semaine est assez mémorable, les lettres y ont fait un peu de bruit, cl l’anniver
saire Montyon lui a communiqué le parfum de la vertu. H y a donc encore du monde comme il faut à Paris, puisque, de mémoire d’immortel, jamais plus de célébrités ne s’é­
taient bousculées sous la coupole Mazarin. AI. Pingard ne savait où donner de la tête el du bras. Place aux dames, mais il y avait Irop peu de place pour tant de crinoline. VI. le duc de Nouilles, qui présidait, a glorifié la vertu ma
gnifiquement, et en grand seigneur qu’il est. Où la vertu va-t-elle se nicher de nos jours ? sous le tablier des servantes. Du moins, l Académie semble-t-elle mettre de l’obsti
nation à ne la découvrir que là, comme si elle n’était plus v isible ou digne de récompense dans une condition plus éle
vée. Si le propre de la vertu est l’abnégation, ainsi que i’a proclamé l’illustre orateur, comment se fait-il que cet aréo
page d’hommes justes ait oublié nos braves soldats? Il n’y a pas eu un brin de laurier-Alontyon pour cetle vertu mi
litaire qui les comprend toutes. Quand le cœur du genre humain ne bat presque plus que pour les merveilles de l’in
dustrie, AI. de Noailles a eu le bon goût de lui rappeler que le génie des inventions et des découvertes n’a pas empêché
telle ou telle Civilisation d’arriver tout net à la barbarie, et il a cité la Chine, afin de ne pas effaroucher son auditoire. A son tour AI. Villemain, cet autre enchanteur, a fait en
tendre de bonnes vérités, c’était bien un peu la fête de l’é- pigramme, mais l’abeil e retenait son aiguillon, et on ne l’a reconnue qu’à son miel. A propos du duc de Saint-Simon, cet immortel de bon aloi qui ne fut pas de l’Académie, AI. Villemain l’a magnifiquement traité d homme de génie posthume, en regrettant ses incorrections. O notre maître à tous, êtes-vous bien sur d’avoir à les regretter. D’ailleurs Saint-Simon a créé sa langue, et, s’il est incorrect, c’est comme Dieu lorsqu’il créa le monde. Circonstance remarquable et peut-être douloureuse : une fois par hasard, l’A­
cadémie, renonçant aux matières de prose à mettre en vers, avait convié la poésie à chanter les reliques de saint Au
gustin rendues à l Afrique, et la poésie est restée muette, probablement parce qu’elle ne trouve rien à dire. Il faudra donc retirer la question du concours, et lui substituer l’éloge de notre palais de Cristal, — lequel, par parenthèse, est bâti de moellons, — ou foule autre matière analogue et à la portée de l’inspiration commune.
Vous aurez su, mais peut-être ne savez-vous plus, qu’à l’instar des Quarante, la Société des gens de lettres va dis
tribuer différentes médailles aux vainqueurs des nouveaux jeux olympiques qu’elle vient d’instituer. Les chercheurs d’or au dix-neuvième siècle, voilà son appel à la poésie ;
aimez-vous mieux concourir en prose? N ous avez à choisir entre T Homme de lettres au dix-neuvième siècle, une nouvelle de mœurs, autrement dit un roman-feuilleton de 50 à 60 mille lettres (sic), ou bien encore une Etude sur Balzac, l’auteur de la comédie humaine au dix-neuvième siècle. Toujours le dix-neuvième siècle ! on ne sort pas de là.
Ce beau Narcisse aimeàcontempler son image, et on lui n et le nez dessus. Quelque chose de plus singulier que la com
position de ce programme, c’est peut-être la composition du
jury d’examen, peuplé, — car c’est une peuplade, -— d’hemmes parfaitement honorables, mais qui nous semble un peu moins parfait comme aréopage littéraire, car on y voit un peu de tout: des savants, des jurisconsultes, des méde
cins, des journalistes, des vaudevillistes, des fantaisistes et même dès écrivains sachant écrire. Leur but, infiniment respectable d’ailleurs, est de solliciter le talent qui peut s’égarer lui-même, et de l’aider à sauvegarder sa dignilé. Combien de découragés de la république des lettres, ainsi que Caton le fut de l’autre, qui se déchirent les entrailles dans leur Utique, un grenier! et qu’une de ces médailles peut tirer du néant ou de l’abîme. Il ne s’agit plus que de bien appliquer le viatique, et de faire le plus judicieuse
ment possible ce que le gouvernement fera sans doute à son tour. On se plaît à croire qu’il ne voudra pas réserver son aide uniquement à la littérature théâtrale, le mieux rétribué de tous les genres, et le moins digne de l’être au
jourd’hui. Est-ce (pie le théâtre n’a pas son public forcé et payant, mais le public des livres, où est-il? demandez aux libraires.
Il y a un arriéré de petites nouvelles qu d faut couler ici en gros pour n’avoir pas l’air d’être plus mal renseigné que tout le monde. Ainsi on parle un peu, passionnément, d’autres vont dire pas du tout, de T Histoire de César mise en feuilletons par AI. de Lamartine, laquelle commence par celle ligne à effet : « Soyons sans pilié pour la gloire. » Quand on a osé mesurer Napoléon, pourquoi 11e dirait-on pas quelle était au juste la taille de César? Au train dont va l’illustre poète, quel est lé conquérant qui puisse se flatter de ne pas descendre de son piédestal? En même temps qu’il refait l’histoire romaine à l’usage des lecteurs de la Bresse, Al. de Lamartine initie ceux du Siècle à ses lectures.
Ensuite sa plume, à peine reposée d’une course de plusieurs volumes à travers les annales de la Turquie, va s’en prendre à l’empire des ozars. L’Allemagne aura proba
blement son lotir, et l’infatigable écrivain est encore assez jeune pour achever ainsi son tour du monde en histoire. On dit aussi qu’Abdel-Kader, cet au Ire grand poète, revenu d’hier de l’Orient, y aurait utilisé ses loisirs d’une façon volumineuse, et qu’il en rapporte ses mémoires sous forme d’épopée. S’il s’offre un traducteur, — et il s’en présentera,