La patrie en danger! Tel est aujourd’hui l’ordre du jour de la politique.
Après les trois défaites de Wissembourg, de Forbach et de Reischoffen, il n’y a plus d’autre question gouvernementale que celle des résolu
tions commandées par la guerre. Délivrer le pays, chasser les envahisseurs, voilà notre seule politique.
Toute la France s’est trouvée debout peur reconnaître le péril et pour appeler tous les ci
toyens aux armes. Les journaux, les populations, les départements, comme Paris, n’ont en ce moment qu’une seule pensée : sauver le pays !
Mais comment? C’est ici que nous devons, la douleur dans l’âme, donner place aux actes d’accusation qui se dressent de toutes parts contre le gouvernement.
Les accusations portent à la fois et sur le commandement de l’armée, et sur les actes de la po
litique ministérielle. Il importe, pour l’histoire, de les enregistrer.
Du côté de l’armée, quel était notre plan de campagne? Nul assurément ne pouvait le con
naître, et nous ne voulons pas essayer de pénétrer ici le secret de nos combinaisons stratégiques.
Mais les événements accomplis nous permettent d’exposer et d’apprécier les dispositions prises à l’égard de nos différents corps d’armée.
Pour quiconque observe l’échelonnement de nos forces, de Thionville à Strasbourg, il semble démontré que notre préoccupation a été de cou
vrir toute la ligne de notre frontière. Aucun grand mouvement, aucune concentration importante 11e nous révèle l’idée de prendre l’offensive, et la prise de Saarhrück, le 2 août, ne contredit en rien cette opinion, puisqu’après avoir installé une partie du corps du général Frossard sur les hau
teurs qui dominent la ville, l’Empereur s’est contenté de rentrer à Metz avec le Prince impérial, sans poursuivre ses avantages et sans essayer de prendre les hauteurs qui dominent la rive droite de la Sarre à Saarhrück.
L’hypothèse de la défensive une fois admise, il est clair que la première mesure à prendre, de la part du commandement général, était de remé
dier à la faiblesse de notre front de ligne, d’une étendue immense, par un système de campement combiné do manière à rendre faciles, rapides, instantanées les communications de nos différents corps entre eux. C’était là le seul moyen, impérieusement commandé par la situation, pour réu
nir sur les points menacés des forces capables de tenir tête à l’ennemi.
Or, nous le constatons avec amertume et douleur, les corps ont été disséminés de telle façon qu’ils n’ont pu se prêter un mutuel appui, et cet éparpillement a laissé ainsi chacun de nos corps d’armée seul en présence de l’ennemi. Ces dispo
sitions étaient d’autant plus regrettables qu’il était, depuis quinze jours, reconnu que l’ennemi nous présentait pour objectifs deux grandes ar
mées, l’une appuyée sur Trêves et commandée par le prince Frédéric-Charles, l’autre appuyée sur Landau et commandée par ie prince royal de Prusse.
On sait aujourd’hui ce que nous a coûté ce déplorable éparpillement de nos troupes. En dépit de l’héroïsme de nos soldats, trois défaites ont prouvé la justesse de ce vieil axiome de l’art militaire, qui donne la victoire aux gros bataillons.
Du côté de la politique ministérielle, les récriminations ne sont pas moins vives. De toutes parts on demande pourquoi les ministres ne se sont préoccupés que de leurs prérogatives ? Loi du silence, mesures contre les attroupements, re


fus de réorganiser la garde nationale, tout contri


bue à nous montrer un antagonisme regrettable entre le pays et le gouvernement, comme si ces
deux intérêts pouvaient se diviser en face de la patrie en danger !
Et quant aux mesures prises, elles montrent avec quelle lenteur on agit contre un ennemi qui nous a prouvé le prix du temps au début d’une campagne. Pourquoi la classe de 1870 11’est-elle pas sous les armes? Pourquoi l’armement des for
tifications est-il si incomplet? Pourquoi la garde mobile des départements 11’est-elle pas encore organisée? Pourquoi la garde mobile est-elle si mi
sérablement accueillie et installée au camp de Châlons? Pourquoi notre flotte, si admirable, en est-elle encore à tirer son premier coup de canon? Pourquoi le ministère ne déploie-t-il pas pour le
pays envahi l activité dévorante qu’il savait trouver pour le plébiscite?
elle et affaiblir au moment décisif la force morale qui lui est nécessaire pour vaincre.
Nos ennemis y comptent. Voici ce qu’on a saisi sur un espion prussien amené au quartier géné
ral : « Courage ! Paris se soulève, l’armée française sera prise entre deux feux.
Nous préparons l’armement de la nation et la défense de Paris. Demain, le Corps législatif join
dra son action à la nôtre. Que tous les bons citoyens s’unissent pour empêcher les rassemblements et les manifestations.
Ceux qui sont pressés d’avoir des armes 11’ont qu’à se présenter aux bureaux du-recrutement; il leur en sera donné de suite pour aller à la frontière.
Français !
Nous vous avons dit toute la vérité, maintenant à vous de remplir votre devoir. Qu’un même cri sorte de toutes les poitrines, d’un bout de la France à l’autre, que le peuple entier se lève frémissant, dévoué pour soutenir le grand combat.
Quelques-uns de nos régiments ont succombé sous le nombre. Notre armée n’a pas été vaincue. Le même souffle intrépide l’anime toujours; soutenons-la; à l’audace momentanément heureuse opposons la ténacité qui dompte le destin. Replions-nous sur nous-mêmes, et que nos envahis
seurs se heurtent contre un rempart invincible de
poitrines humaines, comme en 1792 et comme à Sébastopol, que nos revers ne soient que l’école de nos victoires. Ce serait un crime de douter un instant du salut de la patrie, et surtout de n’y pas contribuer. Debout! donc, debout! Et vous, habi
tants du Centre, du Nord et du Midi, sur qui ne pèse pas le fardeau de la guerre, accourez d’un élan unanime au secours de vos frères de l’Est, que la France, unie dans le succès, se retrouve plus encore dans les épreuves, et que Dieu bénisse nos armes.
Telles sont les réclamations, et l’opinion les accentue avec la cruelle douleur que fait naître l’humiliation de nos défaites.
Enregistrons pourtant les mesures que le cabinet a cru devoir prendre, à la suite de la bataille perdue par le maréchal Mac-Mahon.
Voici l’énumération de ces actes : Paris a été mis en état de siège.
Par décret du 8 août, les départements compris dans les lre, 3e, 4e et 7e divisions militaires territo
riales et les départements de la Côte-d’Or, de Saône-et-Loire, de l’Ain et du Rhône, qui appar
tiennent à la 8e division militaire, sont déclarés en état de siège : (21 départements).
Une proclamation de l’Impératrice, aux Français, demande qu’il n’y ait plus parmi nous qu’un seul parti, celui de la France; qu’un seul dra peau, celui de l’honneur national.
Un rapport du ministre de la guerre à l’Impératrice énumère les forces dont nous pouvons disposer. En voici le tableau.
Les forts extérieurs de Paris sont en état de soutenir un siège régulier. Dans peu de jours, l’enceinte se trouvera dans les mêmes conditions. 40,000 hommes de la garde nationale et la garnison la défendront. Là défense de Paris est assu
rée, mais il est essentiel de combler les vides faits dans notre armée avec les troupes encore dispo
nibles en France et en Algérie. Avec les quatriè


mes bataillons des 100 régiments d’infanterie, on


peut mettre en campagne 150,000 hommes; ou y peut ajouter la garde mobile, les compagnies de francs-tireurs qui demandent à s’organiser partout.
Il y a là 400,000 hommes. En ajoutant la garde nationale sédentaire, la France peut armer 2 mil
lions de défenseurs. Leur-s fusils sont prêts, et il en restera encore un million en réserve.
Mais, en lisant cet exposé rassurant, chacun se dit -. Il importe, pour utiliser ces ressources, de ne pas perdre une minute.
Un décret fait connaître les mesures prises à l’égard de la garde nationale.
Tous les citoyens valides de 30 à 40 ans qui ne font pas actuellement partie de la garde nationale y seront incorporés.
La garde nationale de Paris est affectée a la défense de la capitale et à la mise en défense des fortifications.
Un projet de loi sera proposé pour incorporer dans la garde nationale mobile les citoyens âgés de moins de trente ans qui n’en font pas partie.
Puis viennent les proclamations.
Proclamation de M. Chevreau, préfet de la Seine, invitant les habitants de Paris qui ne font pas partie de la garde nationale, à se faire inscrire pour travailler aux fortifications.
Proclamations du ministère aux Parisiens et aux Français. Nous donnons intégralement ces deux documents qui ont, comme on va le voir, leur caractère et leur importance.
Parisiens !
Notre armée se concentre et se prépare à un nouvel effort. Elle est pleine d’énergie et de confiance. S’agiter à Paris, ce serait combattre contre
Un mot sur chacune de ces proclamations.
Toute la presse démocratique a été unanime pour relever la phrase attribuée à un espion prussien. Ce n’est pas à l’heure où l’on fait appel
à l’union, à la concorde, qu’il peut être politique de signaler tout uii grand parti à la suspicion du pays. Le ministère ne sait-il pas que Carnot, en 1815, était le premier à offrir ses services à l’empire expirant ?
Quant à la proclamation aux Français, elle fait éloquemment appel .au patriotisme des popula
tions. Mais on dirait que le ministère s’est encore chargé, en cette circonstance, de condamner luimême le gouvernement, puisqu’il oublie, en s’a­
dressant à la France, de pr.ononcer le nom du Souverain, de la Régente et du Prince impérial. Cette omission a été universellement remarquée.
Enfin, soüs la pression de l’opinion, un décret convoque le Sénat et le Corps législatif pour mardi 9 août, au lieu de jeudi 11 courant. Paris et les départements attendaient fiévreusement cette première séance. Nous allons la résumer,
comme un des grands événements de la crise que nous traversons.
Disons-le tout d’abord, la séance du Sénat, trèscourte, n’a donné lieu à aucune discussion. C’est M. de Parieu qui a été chargé de présenter aux sénateurs les communications du gouvernement. Cette communication, conçue à peu près dans les mêmes termes que celle apportée par M. Émile Ollivier au Corps législatif, commence par ren
dre hommage à l’héroïsme de nos soldats, dont la gloire égale celle des triomphateurs. Puis le mi
nistre a fait de nos ressources un exposé que le Sénat a accueilli par de chaleureuses acclamations.
A la suite de cette communication, M. Rouher a pris la parole pour rendre également, au nom
du Sénat, un juste hommage à nos défenseurs, et pour affirmer que notre confiance doit rester entière dans l’armée et la nation.
Au Corps législatif, c’est autre chose. La séance