devant cette revue qui menaçait de ne plus s’arrêter, pas un Parisien ne s’est rappelé l’air des Pom
piers de Nanterre! C’est une réserve de cent mille
défenseurs que nous trouverons à l’heure d’une, crise suprême. Honneur aux soldats-citoyens !
Là, ce sont les francs-tireurs. L’indigne traitement que leur ménagent les Prussiens ne fait que multiplier leurs bataillons. Frappez sur le clou, il s’enfonce.
Plus loin, ce sont des exercices de volontaires sur les places publiques. Ah! le pittoresque ali
gnement! Un garçon de café, un employé, unouvrier, un étudiant, une blouse blanche, un boulevardier, et ainsi de suite....... Ni hommes,
ni femmes, tous patriotes, a dit un tambour de la garde nationale.
Et là-bas, enfin, au ministère de la guerre et à la gare du chemin de fer de l’Est, un autre spectacle déchirant. Ce sont les blessés qui nous re
viennent, et en grand nombre, hélas ! Dieu ! qu’il est navrant, ce revers des médailles glorieuses !
Ici, un pauvre vieillard qui pleure ses deux fils, là une pauvre mère qui demande à grands cris son fils unique. Cruelles douleurs ! qui nous rap
pellent cette amère parole d’un ancien : — « La paix est le temps où les fils enterrent les pères ; la guerre est le temps où les pères enterrent les fils ! »
Consolons-nous. Si nous souffrom, les Prussiens ne sont pas non plus sur un lit de roses..
La supplication adressée au maréchal Bazaine pour obtenir de lui le passage du Luxembourg pour les blessés prussiens, montre que l’invasion est blessée à l’aile. Au dire dos informations gé
nérales, il s’agirait de 85,000 blessés. Ah! je comprends que la Bourse de Berlin ait salué les victoires du roi Prend-Tout par 2 fr. de baisse !
Vienne donc au plus vite la victoire de Bazaine et de Mac-Mahon, et l’armée française, prenant, l’offensive, s’écriera : A Berlin !
Henri Cozic.


HISTOIRE DE LA GUERRE


Après avoir repoussé l’ennemi, le 14 août, et lui avoir fait subir, sous Metz, ainsi que nous l’avons dit dans notre dernier numéro, des pertes ef
frayantes, le maréchal Bazaine, en opérant sur la route de Metz à Verdun, rencontra de nouveau les Prussiens, le 16.
Une nouvelle bataille eut lieu sur ce point.
Le terrain sur lequel elle s’est livrée forme un triangle, ayant pour sommet, du côté de Metz, le village de Gravelotte, point de bifurcation de la route, et pour base une ligne partant de Vionville, situé sur la branche sud de la route, du côté de Verdun, pour aboutir au village de Doncourt, placé sur la branche nord.
A peu de distance de Gravelotte, à droite et à gauche, régnent des bois asse z fournis. Une dis
tance de 12 kilomètres sépare Vionville, où le maréchal Bazaine avait appuyé sa droite, de Doncourt où s’appuyait sa gauche. Le 2e corps et la division Forton, de la réserve de cavalerie, après avoir traversé la veille Gravelotte, où ils avaient bivouaqué, avaient pris position à Vionville.
C’est là que l’action s’engagea vers neuf heures du matin, par une attaque très-vive des corps commandés par le prince Frédéric-Charles.
Pendant ce temps, la gauche des Français était assaillie à Doncourt par l’armée du général Steinmetz, venant par Thionville et le nord faire sa jonction avec l’armée du prince. Mais à droite comme à gauche, les Français soutinrent vaillaim ment le choc, et renforcés par des réserves habi
lement ménagées et heureusement conduites, ils repoussèrent victorieusement l’ennemi sur toute la ligne, malgré les forces considérables qu’il avait déployées et les vigoureux retours offensifs qu’il essaya à plusieurs reprises.
Rendant l’action, un régiment de uhlans atta
qua. rétatj-major du maréchal Bazaine. Vingt hommes de son escorte ont été blessés et le capitaine qui la commandait a été tué.
Tels sont les faits qui nous sont signalés par diverses correspondances et qui émanent également du. quartier-général français.
Il est bon , toutefois, de mentionner ici, ne serait-ce que pour mémoire, la version qui nous est apportée sur cette même bataille parles dépêches du quartier-général prussien.
Jusqu’à un certain point, elles concordent assez avec celles du maréchal Bazaine, quant au théâtre de la lutte, à la position des adversaires et à la participation à la lutte du général Steinmetz et du prince Frédéric-Charles; mais elles donnent une conclusion qui n’est point celle cle la version française. Suivant leur dire, les Prussiens, après un combat acharné qui leur a fait éprouver des pertes énormes, ont réussi, ainsi qu’ils le vou
laient, à couper la ligne de retraite de l’armée française et à la rejeter sur Metz. D’où il résulte que chacune des armées s’attribue la victoire.
Quoi qu’il en soit, la bataille de Gravelotte a duré jusqu’à la nuit, et les pertes ont été sérieu
ses de part et d’autre. Le général Legrand a été tué, le général Bataille blessé, et le général Montaigu a disparu. Au nombre de leurs morts les Prussiens comptent, de leur côté, les généraux Dœring et Wedel.
de Metz, il s’en passait d’autres de moindre importance dans les régions en ce moment occupées par, l’ennemi. Le roi Guillaume, suivant l’usage de la guerre, nommait un gouverneur pour l’Al
sace, un gouverneur pour la Lorraine, abolissait la conscription dans ces provinces et étendait jusqu’à elles la ligne douanière du Zollverein. D’autre part, la place de Phalsbourg capitulait, et le bombardement de Strasbourg, complètement investie et serrée de près, mais bien approvisionnée , commençait de la rive allemande.
I Jusqu’ici, ce bombardement, d’après les dépêches de source prussienne, n’aurait eu d’autre résultat que de faire réduire presque en cendres la petite ville de Kehl par le feu de la ville.
Louis Clodion. EN CAMPAGNE
Reims, 22 août 1870.
C’est de Reims maintenant que le hasard de la campagne me fait vous écrire, — de Reims,
où j’assiste à cette épouvantable scène, toujours la même et toujours navrante, que je rencontre de route en route et de gare en gare, à Sarreguemines, à Metz, à Châlons, partout : le départ, la fuite rapide, l’adieu mouillé de larmes,
l’approche de l’ennemi, en un mot, — et ce mot dit tout, — l’invasion.
Le 7 août, le matin de ce dimanche dont l’aurore se levait souriante sur le champ de bataille de Forbach, j’étais monté au faîte de l’hôtel de cette pauvre M,ne Fistié, si accueillante et si bonne, et de là, braquant une lorgnette sur l’ho
rizon, je regardais les coteaux nus qui font face à la ville. Rien sur ces coteaux, pas un arbre, pas un homme. Us avaient la teinte jaune que don
nent les blés ras. Tout à coup, au sommet d’un mamelon, semblable à une ligne noire, un trait apparent qui grandit peu à peu, et se détache sur le fond du ciel. C’était un uhlan. Après lui, un autre point, nuis deux, puis trois, puis dix, puis cent. Et toujours ils grandissaient, ils devenaient masse, ils s’étendaient, ils ruisselaient le long des coteaux. On eût dit une fourmilière en marche.
Alors, pour la première fois de ma vie, ce terrible mot, ce mot déchirant et sombre, ce mot qui con
tient toutes les douleurs et toutes les plaies, l’in
vasinn, prit un sens plus cruel et plus atroce encore. Je me rappelais bien cette page où, dans l’Histoire de mes idées, Edgar Quinet conte l’arri
vée farouche des dragons autrichiens dans son village. Vingt fois je l’avais lue et relue, mais
l’émotion causée par l’écrivain n’était rien à côté de cette réalité sinistre qui me gonflait les yeux et le cœur.
Tandis que je regardais, les prunelles obscurcies de larmes, un domestique de l’hôtel, monté
comme moi par l’échelle de meunier, décrochait les jambons pendus aux poutrelles du grenier et disait :
— Je vais un peu les cacher. En voilà toujours que les Prussiens n’auront pas !
Il prenait aussi un sens inattendu, ce vieux proverbe d’Alsace et de Lorraine, ce dicton des bonnes vieilles gens qui, depuis 1815, après
chaque repas, disaient gaiement en frappant leurs bonnes grosses bedaines honnêtes : En voilà un que les Prussiens n’auront pas!
Les Prussiens ! Les voilà partout et prenant, tout. J’ai dit le mot : c’est la fourmilière. On fuit, devant eux. Les gares s’emplissent de pauvres; femmes, la plupart en deuil, qui, les pleurs rou
lant sur leurs joues, jettent, de loin, un dernier regard au coin de terre aimé. Il est singulier, ce regard abattu, un peu atone et douloureux. Je l’ai retrouvé dans tous les yeux. Tous ces gens qui partent ont, sur le visage, la même expression d’abattement et d’anxiété, J’y voudrais plus de colère, plus de douleur, plus de flamme.
Mais quoi ! cette charmante et gaie et coquette ville de Reims n’est pas habituée à ces scènes terribles, La trombe belliqueuse a passé sur la
Le 17, il n’y eut, vers Gravelotte, que quelques combats d’arrière-garde, prélude sanglant de la sanglante journée du lendemain.
En effet, le ministre de la guerre annonçait, dans la séance du 20, au Corps législatif, que, d’après différents renseignements dignes de foi,
le maréchal Bazaine avait re.ieté, le 18 août, trois corps prussiens dans les carrières de Jaumont.
Voici, sur cette nouvelle bataille, les renseignements que nous avons recueillis :
Le maréchal Bazaine se dirigeait vers le nord, dans l’intention sans doute (car nous ne pouvons faire ici que des suppositions) de gagner Longwy, Montmédy et Sedan, lorsque trois corps prussiens se jetèrent devant lui pour lui couper le chemin. Alors le maréchal, leur opposant quelques régi
ments pour les contenir, à Sainte-Marie-aux- Ghênes,.fit pendant ce temps exécuter une marche tournante au gros de son armée, surprit l’ennemi et le jeta dans les carrières de Jaumont, où il lui fit éprouver de très-grandes pertes.
Jaumont, où se trouvent de fort belles carrières, est à 14 kilomètres de Briey et à 16 de Metz. C’est une. annexe du village de Roncourt.
Inutile.de dire que, pour cette bataille du 18, comme pour celle du 16, des dépêches de source allemande contredisent formellement les asser
tions apportées à la tribune du Corps législatif par le comte de Palikao.
Ce qu’il y a de certain, c’est que, à la suite de ce fait d’armes, deux jours s’écoulèrent sans que l’on reçût à Paris des nouvelles du maréchal Bazaine; que des bruits sinistres y circulèrent, et qu’une communication du gouvernement, insérée au Journal Officiel, vint encore ajouter aux alarmes de la population. On était à faire les plus tristes suppositions, lorsque heureusement le comte de Palikao reçut une lettre du marécha , dans la
quelle celui-ci lui annonçait qu’il était dans une bonne position et qu’il n’y avait pas à s’inquiéter de lui.
Depuis lors deux versions circulent. Les uns veulent que le maréchal Bazaine, trompant les Prussiens, ait pris la route de Montmédy et qu’il soit sur le point d’opérer sa jonction avec le maréchal Mac-Mahon. Les autres, au contraire, pré
tendent qu’il n’a pas quitté Metz et qu’il y reste sous la protection des canons de la place.
Quoi qu’il en soit de ces deux versions, qu il soit ici ou là, il n’en reste pas moins certain que le maréchal, par son attitude, a su arrêter l’enne
mi devant Metz, et qu’il a donné à Paris, à la France, le temps de préparer une nouvelle ar
mée, et d’organiser la défense du pays, c’est-à-dire en définitive d’organiser la victoire.
Pendant que les événements militaires que
nous venons de raconter s’accomplissaient autour