vous connaissez la malédiction qui est comme le refrain de cette éternelle chanson. Passons.
Première pensée. Les nouvelles!... Y a-t-il un pigeon? Avons-nous un rapport? Vous ou
vrez un journal. — Pas de nouvelles!... Et, comme fiche de consolation, vous ajoutez : — C’est égal, ils vont bien, les départements, et nous pouvons dire à notre Fritz : Rira bien qui rira le dernier !
Question capitale. Manger! ! ! Vous avez applaudi au pain bis, et vous avez bien fait. Vous avez,
comme le trappiste, réuni vos trois repas en un seul. C’est parfait. Mais encore faut-il composer ce repas unique. Comment? Les réquisitions ont tout pris, et les distributions ne se font que tous les trois jours. Trop est trop, et le problème de votre déjeuner-dîner ressemble à celui qui de
mande, avec la hauteur des mâts et la longueur du navire, de trouver l’âge du capitaine !
Eh bien! prodige incompréhensiblé!... miracle de la cuisine française !... Cette cuisine, fêtée par Rabelais, poétisée par Berchoux, raffinée par Brillat-Savarin, consolidée par Carême, sacrée par Vatel, cette cuisine arrive aujourd’hui au couron
nement de son édifice. Elle arrive à résoudre un problème insoluble : de rien, elle fait quelque chose, et chacun déjeune.
Le déjeuner fait, vous tenez, inspecteur privé des travaux de la défense de Paris, à voir, à visi
ter, à toucher ce spectacle grandiose, mille fois plus attrayant que toutes les féeries, de Paris as
siégé depuis bientôt quatre mois, et ce ne sont pas les tableaux qui manquent à cette féerie du siège. Les mairies, l’alimentation, les armements, les ambulances, l’armée, les forts, les avant-postes vous dévorent bien vite le peu de jour qu’un ciel avare vous envoie.
Voici la nuit. Elle arrivete bonne heure; les boutiques encore ouvertes se ferment; le gaz, conservé pour le seul éclairage reconnu d’utilité pu
blique et pour les ballons, est remplacé par quel
ques maigres lueurs de pétrole; les rues sont désertes et sombres, et les passants, glissant comme des ombres, regagnent silencieusement leur logis.
Vous rentrez pour dévorer, au coin de votre feu, les journaux du soir. Vous suivez dans les départements la tache d’huile de l’invasion; vous essayez de trouver quelques étincelles sur ce pa
pier noirci de la politique européenne, qui n’est plus qu’un immense inconnu, et à l’heure où Pa
ris la nuit succède bruyamment avec ses bals, ses dîners, ses spectacles et ses fêtes à Paris le jour,
vous n’entendez plus dans les rues que le bruit de quelque passant attardé. Le sabot retentit sur le pavé glacé, et vous vous croiriez à Garpentras.
Paris s’endort, et vous vous endormez comme lui, pour recommencer le même rêve de la Prusse, de M. de Bismark et du roi Guillaume.
Les mairies.
Paris, disons-nous, a ses travaux, son mouvement, ses devoirs, sa vie d’assiégé et de combat
tant. Visitons, si vous le voulez bien, les coins intéressants de ce nouveau Paris que nous n’avons pas encore mis en lumière.
Depuis le 4 septembre, l’Hôtel-de-Ville a sans doute été le foyèr delà fournaise parisienne. Mais, autour de ce centre, jour et nuit en activité, on peut dire que chacune des mairies a été une fourmilière perpétuellement en activité.
Visitez une mairie, et vous resterez étonné du mouvement extraordinaire de va-et-vient qui se produit dans chacune des parties du palais municipal.
Un seul fait pour vous faire toucher du doigt le prodigieux travail que la guerre et le siège ont fait exécuter par les mairies. Sans parler de l’ar
mement, la seule question de l’habillement, képis,
vareuses, pantalons, capotes, guêtres, sacs, etc., a fait livrer par les municipalités parisiennes deux millions d’effets !...
Et ce n’est là qu’une seule branche des services municipaux. Voulez-vous toucher à cette question brûlante de l’alimentation des quartiers pauvres? Les chiffres vont vous répondre et vous montrer
la montagne d’obligations qui pèsent aujourd’hui 1
sur les mairies de Paris.
A propos d’une discussion engagée au sujet de la répartition de 500,000 fr. mis à la disposition de la ville de Paris pour l’établissement de nouvelles cantines municipales, les maires ont dû produire le nombre des nécessiteux de chaque arrondissement. Voici ce tableau dans sa navrante éloquence :
C’est, vous le voyez, une table, chiffres ronds, de cinq cent mille convives sans pain qu’il faut dresser tous les jours ; — et les mairies y parviennent !
A ce sujet donnons ici un souvenir reconnaissant aux riches qui se souviennent des pauvres. Au nombre de ces cœurs compatissants et géné
reux, nous devons une mention particulière à sir Richard Wallace, le digne héritier de lord Her
ford, qui a déjà donné cinq cent mille francs pour la population pauvre de Paris.
Honneur à Richard Wallace ! Voilà un nom qui sera désormais inséparable de l’histoire du siège de Paris.
Eh bien ! vous voyez, par ces deux seules branches des administrations municipales, que les fonctions de maire et d’adjoint ne représentent pas aujourd’hui des sinécures.
Tous les services sont sur les dents. Partout une activité dévorante, un mouvement perpétuel, et si vous arrivez à traverser la salle des ma
riages, vous verrez qu’on ne s’est jamais plus marié à Paris. Pourquoi? Vous le comprendrez quand je vous aurai expliqué le mystère des mariages à quinze sous.
Les mariages à quinze sous.
Il y a quipze jours, un visiteur disait à un adjoint d’une mairie importante.
— Le siège ressemble singulièrement au carnaval: comme lui, il me paraît opérer comme un agent matrimonial. Je n’ai jamais vu tant de mariages.
— Il ne faut pas vous en étonner. Ce sont les mariages à quinze sous.
— Je ne comprends pas.
— C’est bien simple. Le gouvernement accorde un supplément de solde de soixante-quinze cen
times aux femmes des gardes nationaux. A la nou
velle de ce décret, les unions irrégulières se sont empressées de prononcer le oui sacramentel, pour avoir le droit de se présenter au guichet des paiements, et c’est ainsi que nous assistons à un défilé extraordinaire de mariages.
Avouez que le gouvernement a eu là, cette fois, la main heureuse. En apportant aux petits mé
nages un supplément dont ils ont grandement besoin, il a eu, suivant le vieux mot de Caussidière, la bonne fortune de faire de l’ordre avec du désordre.
Alimentation.
Quand on arrive à ce chapitre, on est toujours obligé de confesser que les extrêmes se touchent. Du fantastique le plus chimérique vous passez graduellemen t aux réalités les plus douloureuses.
Ainsi, la semaine dernière, on a pu constater que Paris avait mangé à la barbe de M. de Bis
mark une douzaine d’huîtres fraîches, à 20 fr. pièce. Cette semaine, M. Louis Leroy a vu, de ses yeux vu, dans un restaurant du boulevard des Italiens, manger du homard frais.
La fête de Noël a vu, enfin, certaines vitrines de marchands de comestibles se meubler de piè
ces qu’on eût enviées à la table du roi Guillaume. J’ai vu, en montre, des lièvres, des faisans truffés,
des filets piqués, des poulets splendides, du beurre frais, du brie coulant et des brochets de taille à rivaliser avec des saumons. Un coup d’œil su
perbe, mais qui fait à l’estomac vide l’effet que j produisent les sebiles d’or des changeurs aux yeux
du pauvre ! j Et comme pour faire nargue aux états-majors prussiens, voici la carte du menu servi le 100m» jour de l’investissement par le café Tortoni à ses habitués.
Menu du lundi 26 décembre 1870 :


Tête delveau.


Sauce verte. Tortue à l’huile.
Filet de bœuf.
Sauce poivrade. Pommes sautées.
Ceps bordelais.
Salades de légumes.
Sorbets rhum et kirsch. Entremets sucrés.
Soufflés de nonnes.


Beignets de pommes.


Desserts.
Pommés, poires, biscuits, mendiants.
Fromage.
Vins, café et liqueurs.
C’est là l’endroit; voici malheureusement l’envers. La base de l’alimentation repose aujour
d’hui sur les distributions faites par les bouchers et sur le pain des boulangeries. Quant au marché,
il devient de plus en plus inabordable, comme on peut le voir par la petite mercuriale suivante,
que je signale comme un souvenir des Halles. Centrales, dans la dernière semaine de 1870.
Une oie, 100 fr. ; un lièvre, 90 fr. ; un lapin, 50 fr. ; un poulet, 40 fr.; un canard, 30 fr. ; un pi
geon, 15 fr.; une livre de goujons, 15 fr.; une demi-douzaine d’œufs, 10 fr.; un pâté de 2 fr.,
8 fr. ; cinq pommes ordinaires, 5 fr. ; un litre de petits ognons, bfr.; trois petits pieds de céleri, 3 fr. ; deux poireaux, 1 fr.
Nous sommes encore ici sur le terrain des réalités tangibles. Comme disent les marchandes,
avec des aclieloirs on a tout. Mais c’est précisément la question des acheloirs qui fait de ce marché le dîner de Tantale.
Descendez, enfin, un degré de plus, et vous arrivez alors à ce peuple des cinq cent mille néces
siteux dont nous avons donné plus haut les tables malheureusemen t trop chargées.


Mais, hâtons-nous de le dire, au fur et à me


sure que les nécessités se font pressantes, et que les temps deviennent impitoyables, la vigilance du gouvernement et des municipalités veille et multiplie ses moyens d’action.
Ces jours derniers, il y avait, au ministère de l’instruction publique, une Exposition dont la vente était consacrée au soulagement des victimes de. la guerre. Les clames patronesses, présidées par Mm» Jules Simon, étaient vêtues de noir. Signe caractéristique des temps que nous traver
sons, l’Exposition, au milieu d’articles de Paris et d’objets d’art, étalait des poulets, des légumes,
une dinde qui était cotée 300 fr. Nous sommes fier de pouvoir le dire, le tout Paris des heureux du siège s’était donné rendez-vous là. Il y avait foule,
et les billets de banque et les louis passaient entre les mains des dames patronesses.
Donnons, donnons! Toute générosité a aujourd’hui deux résultats ; soutenir la France et combattre la Prusse!


Les Prussiens.


La circulaire de M. Chaudordy a couronné par un document officiel cet acte d’accusation qu s’est dressé, chaque jour, depuis Wissembourg
1er arrondissement, 8.000 2 - 12.000 3e — 24.000
4e — 19.000 5 e - 15.000
6» - 15.000 7 e - 10.000 8e — 8.000 9» - 14.500 10» - 20.000 1 Ie — 30.000 12e — 25.000 13 - 34.000 14 - 15.000 15 - 30.000 •16 - 12.000 17 - 39.454 18 - 60.000 19 — 66.000 20 - 20.000