La semaine appartient à Victor Hugo. La splendeur de ses funérailles n’a pas été seulement un spectacle merveilleux ; c’est un événement politique, et de la plus haute portée. Cette apothéose faite par tout un peuple à celui qui fut l’apôtre de la paix est une lueur d’avenir qui cou mence à poindre. Elle promet à nos neveux —car nous ne saurions avoir l’es
pérance de voir nous-mêmes une si heureuse révolution
- elle promet la fin de la guerre et l’avènement du droit dans les relations internationales. Encore quelques désastres, encore quelques ruines et la nécessité du désarmement général apparaissant aux gouver
nements, pendant que les semences de paix et de justice jetées au vent par le poète auront germé dans l’esprit des peuples, il faudra bien que le droit de la force, désormais impuissant, cède devant la force du droit. Dans quelque cinquante ou soixante ans,
après deux ou trois grands massacres sur le Rhin, la Vistule, le Gange ou le Nil, après la jacquerie russe et la faillite allemande, la grande utopie du poète un jour se réalisera. La guerre disparaîtra de « l’humanité devenue meilleure. »
Notre génération ne le verra pas; mais elle aura préparé ce résultat magnifique ; et des journées comme celle de lundi dernier, journées de triomphe intellec
tuel et d’apothéose pacifique, avancent bien la marche du progrès humain.
Cette glorification de la justice, de la paix, de l’humanité s’est imposée même aux violents, même aux révolutionnaires de la force brutale et de l’anarchie. Jamais l’impuissance, l’insignifiance, on peut même dire le néant de ce parti n’ont été plus nettement démontrés. Certes, jamais occasion plus commode ne se présenta de troubler la paix publique. Rien n’eût été plus facile que de jeter le désordre et la frayeur dans les masses profondes qui se pressaient autour du cortège. La moindre collision pouvait tourner à la panique et les perturbateurs, qui auraient eu pour complice une partie de la population, pouvaient tout entreprendre et tout oser.
Ils n’ont cependant pas donné signe de vie. Une douzaine de « groupes » plus ou moins nombreux — il en est qui comptent jusqu’à neuf membres — sont venus à la cérémonie avec des drapeaux rouges plus ou moins légitimés par des inscriptions — puisqu’il a été convenu qu’un drapeau moyennant une inscrip
tion devient une bannière. Et le commissaire de police, très courtoisement, a mis le drapeau ou la bannière dans sa poche, sans que personne ait soufflé mot. Si bien que nulle part cette « grande armée de l’anarchie » dont la Bataille ou l’Ami du Peuple épouvantent les bourgeois, n’a montré le bout de son nez.
C’est qu’en vérité, si on les comptait bien — abstraction faite des agents provocateurs et des gentils
hommes exploiteurs, les soldats de cette « grande armée » sont bien deux ou trois mille en tout: cinq cents bandits et quinze cents imbéciles. Quand ces gail
lards-là se montrent — c’est-à-dire quand il s’agit de manifester sans danger pour eux — et qu’on essaie de les contenir avec des forces de police, ils peuvent bien faire une bagarre parce qu’alors ils se sentent supé
rieurs en nombre et qu’ensuite, la police n’étant pas du reste populaire dans Paris — il faut bien l’avouer — ils sont sûrs que la population parisienne ne s’en mêlera pas. Mais dans les occasions où c’est la popu
lation elle-même qui se chargerait, au besoin, de faire la police, ils se gardent bien de bouger, parce qu’ils n’ont pas le moindre doute sur la promptitude et la vigueur avec lesquelles leurs tentatives seraient réprimées. Et c’est pourquoi la journée de lundi doit compter parmi les plus rassurantes, parce qu’elle a démon
tré l’impuissance absolue de cette poignée de braillards dont les fanfaronnades odieuses troublent parfois le
Toutefois, il faut bien reconnaître que les opportunistes, pour le moment, sont un peu déferrés. Le mau
vais succès de leur interpellation à propos de l’échauf
fourée du Père-Lachaise leur a donné à réfléchir. Ce n’est pas, en effet, la maladresse de M. Lelièvre qui,
seule, a causé le désordre. M. Lelièvre, en somme, n’a été que ce qu’il pouvait être ; c’est sa situation même qui le condamnait à n’être pas adroit ; la véritable maladresse, c’était le parti tout entier qui la commet
tait en attaquant le ministère avec cette âpreté. C’était la rancune opportuniste, jointe à l’appétit du pouvoir, qui s’affichait naïvement et qui montrait la corde.
Aussi les résultats ne se sont pas fait attendre. Il s’est produit une scission dans l’ancienne majorité de M. Ferry ; l’ancien centre gauche, représenté par MM. de Choiseul et Casimir Périer s’en est détaché pour tendre la perche au ministère. Et voici pourquoi.
Je vous ai dit souvent que, pour constituer sa majorité, M. Ferry avait fondu ensemble le groupegambettiste et l’ancien centre gauche. Dans cette fusion, les gambettistes avaient accaparé tous les profits et tiré sur la couverture avec une âpreté vraiment exces
sive. Cependant, en haine des violents de l’extrême gauche — et pour s’assurer le secours électoral du gouvernement contre les radicaux, — le centre gau
che avait persévéré dans cette alliance quoiqu’il en fût la dupe. Aujourd’hui,l’âpreté des opportunistes aidant, le centre gauche obéit à son instinct naturel qui le
pousse à suivre le gouvernement quel qu’il soit parce que c’est le gouvernement. D’ailleurs, il espère bien,
avec un peu de savoir-faire, confisquer à son profit les faveurs gouvernementales. Tout au moins obtienton des égards ; tandis qu’avec les gambettistes, il n’y avait plus grand’chose à attendre : « Ces gens-là sont trop égoïstes vraiment !» disait un des centres gauchers les plus sincères—je veux dire les plus naïfs ; car il y a des centre-gauchers naïfs, si invraisemblable que la chose puisse paraître.
Et c’est pourquoi, depuis la semaine dernière, la question de la « mise en accusation » — qui se débat au moment où j’écris — a perdu beaucoup de son in
térêt. Il y a huit jours, ce pouvait être une occasion de chute pour le gouvernement; et les gambettistes y comptaient bien. Leur plan était de répondre au réqui
sitoire de l’accusation par un « vote d’apothéose » en faveur de M Ferry. D’où la conséquence nécessaire :
« Si on a eu tort de le renverser, on ferait bien de le remettre en place ». Vous voyez ça d’ici.
çaise:MM. le marquis de Ripert-Monclar, à Québec; Daloz, à Bogota ; Belle, à Pest. — Consuls: MM. Cassas, à Odessa; Boysset, à Philippopoli ; Rousset, à Riga; Nodot, à Manille; Auzépy, à Bahia ; Mollie, à Puerto-Rico; Barbat du Closel, à Breslau ; le baron de Collongue, à Malaga. — Vice-consuls : MM de Lacretelle, à Varna; Verdon de La Morlière, à Monaco avec le titre de consul honoraire ; Ramoger, à Savone.
Nécrologie. — M. Charles Rogier, un des promoteurs de la révolution qui amena l’indépendance de la Belgique.
Le 24 septembre, après s’être emparé le 19 de l’Hôtel-de- Ville de Bruxelles, il forma le premier gouvernement national belge sous le nom de Commission administrative,
fit ensuite partie du gouvernement provisoire et du Congrès national. Il proposa la forme monarchique héréditaire et vota pour la candidature du duc de Nemours, avant d’ac
cepter celle du prince Léopold. Fut ministre de l’intérieur en* 1832, des travaux publics en 1840, de l’intérieur en 1847 et en 1857, finalement des affaires étrangères en 1861.
D’origine française, il était né à St-Quentin en 1800. Ses funérailles ont eu lieu aux frais de l’Etat.
M. Camille Etiévant, ancien secrétaire de la rédaction du Voltaire et secrétaire de la rédaction du Siècle.
M. le duc de Noailles. Né en 1802. Il hérita de son grand-oncle, en 1822, le titre ducal et la pairie; il continua de siéger au Luxembourg sous la monarchie de Juillet,prit souvent la parole en faveur du régime déchu, sur la poli
tique étrangère, et se prononça constamment contre l’alliance anglaise. Rentré dans la vie privée.en 1848, il fut élu l’année savante à l’Académie française en remplacement de Chateaubriand.
M. le général Gaday, commandant la subdivision de Delhys (Algérie).
M. le comte Mamiani délia Rovere, le vétéran des luttes pour l’indépendance italienne. Ministre de l’instruction pu
blique en 1860. Ambassadeur à Athènes en 1861, à Berne, en 1865. Sénateur, poète, jurisconsulte, chef de l’école philosophique qui tient le juste milieu entre le scepti
cisme de Kant et le sentimentalisme de Gioberti, quatrevingt-cinq ans.
M. Frelinghuysen, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères des Etats-Unis, sous la présidence de M. Arthur. Il appartenait à une ancienne famille d’origine hollandaise. Il avait été le chef du parti républicain dans le New-Jersey, qui l’envoya au Sénat. Pendant la guerre de la Sécession, il joua un rôle assez important comme conseiller de Lincoln.
M. Gaspard Dubruel, ancien représentant à la Constituante de 1848, où il siégea avec le parti républicain avancé.Non réélu à la Législative et exilé après le coup d’Etat. Né en 1805.
HISTOIRE DE LA SEMAINE
Mais, maintenant, le centre gauche répugne à la restauration et rechigne à l’apotheose. D’où je conclus que, pour cette fois, du moins, M. Ferry ne s’assiéra ni sur les bancs des accusés ni sur celui des ministres.
Ce sera pour une autre fois.
Sénat. — Séance du 28 mai : très courte. Projets d’intérêt local. M. de Ravignan dépose une demande d’interpellation sur la désaffectation du Panthéon.
Séance du 30 : discussion de l’interpellation de M. de Ravignan. Ce dernier et M. Lucien Brun soutiennent que la désaffectation ne pouvait être prononcée que par une loi et ils exposent les doléances des catholiques à ce sujet.
M. Goblet soutient la parfaite légalité du décret du 25 mai et dit que la désaffectation du Panthéon ne pouvait porter aucun préjudice aux intérêts religieux. Ordre du jour.
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Chambre des députés. — Séance du 26 : Discussion d’une interpellation de M. Sigismond Lacroix sur la conduite de la police au Père-Lachaise, le 24 et le 25 mai. Une motion de blâme proposée par l’interpellateur est repoussée par 432 voix contre 44. Un ordre du jour, aux termes du
quel la Chambre affirme sa confiance « dans la fermeté du gouvernement pour faire respecter le drapeau national » est voté par 388 voix contre 10. Cet ordre du jour était accepté par M. Brisson.
Séance du 28 : Discussion d’une interpellation de M. de Mun sur la désaffectation du Panthéon. M. Goblet, ministre de l’instruction publique et des cultes répond. Un ordre du
jour de blâme est repoussé. Un ordre du jour « approuvant pleinement l’esprit et les termes du décret de désaffectation » est voté par 388 voix contre 90.
Séance du 30 : discussion du projet de loi autorisant le Président de la République à ratifier le traité conclu à Phnom-Penh, le 17 juin 1884, avec le roi du Cambodge. M. Félix Faure et M. de Freycinet font ressortir les avantages résultant du traité. Le décret est adopté.
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Décrets. — Décret déclarant nationales les funérailles de Victor Hugo. — Décrets portant désaffectation du Panthéon et décidant que le corps de Victor Hugo y sera inhumé.
Sont nommés : Consuls généraux de la République fran
sommeil des bourgeois timorés.
Cette tranquillité parfaite a fait plaisir à tout le monde, cela va sans dire. Cependant, sans calomnier personne, on peut dire, je crois, que les monarchistes, j’entends les politiciens seulement, et les opportunistes de la majorité ferryste n’auraient peut-être pas été tout à fait désolés qu’il y eût un peu de bruit. Un peu, pas trop, mais assez cependant pour motiver une attaque au gouvernement, car à quoi servent les algarades des anarchistes, si ce n’est à effaroucher le bourgeois et à quereller le gouvernement ?
Egypte. — La liberté du Canal de Suez. La sous-commission chargée d’élaborer un avant-projet relatif à la li
berté du canal de Suez vient de terminer son travail. L’avant-projet, qui sera prochainement soumis à la com
mission, comprend dix-sept articles et consacre la libre navigation sur le canal en temps de guerre aussi bien qu’en temps de paix. Cet acte est de la plus haute importance au point de vue international. En voici les principales dispositions :
Il est d’abord défini que le canal comprend non seulement le canal maritime, mais aussi le canal d’eau douce qui l’alimente et qui en forme une dépendance. Cela établi, la sous-commission demande qu’aucune atteinte ne puisse être portée au canal, en temps de paix ni en temps de guerre, par l’exercice du droit de blocus, l’établissement de fortifi
cations ou l’occupation militaire d’un point quelconque. Tout cela, l’avant-projet l’interdit, lors même qu’en temps de guerre l’une des puissances belligérantes serait la Turquie. Tous les détails sur le ravitaillement, le débarque
ment ou embarquement des troupes et du matériel de guerre a été prévu, discuté et adopté par les membres de la souscommission, présidée par M. Barrère. Il n’en a pas été de même lorsqu’il s’est agi de régler le mode de surveillance et d’exécution des dispositions adoptées.
Nous avons déjà parlé du différend qui s’est élevé sur ce point; tandis que les délégués demandaient l’établissement d’une commission spéciale composée de représen
tants des puissances, sous la présidence du délégué de la Turquie, afin de veiller, avec l administration du canal, à l’observation rigoureuse du règlement de police et à l’application des clauses du traité, la Grande-Bretagne exi
geait que l’on confiât la surveillance à l’Egypte seule, et, en cas d’insuffisance de moyens d’exécution, avec l’appui de la Turquie. L’Italie, d’autre part, proposait de n’accorder la surveillance de l’exécution du traité à une commission internationale qu’en cas de guerre.
Tout le différend est là ; il porte sur l’article 10 de l’a­ vant projet et c’est avec les amendements de l’Italie et de l’Angleterre qu’il sera soumis à la conférence plénière. L’unanimité des délégués à la sous-commission laisse prévoir que cette unanimité se retrouvera au sein de la confé
rence plénière ; les prétentions de l’Angleterre ne sauraient être admises, car elles détruiraient l’œuvre entière, si pé
niblement élaborée, qui réalise des progrès considérables dans les relations internationales.