HISTOIRE DE LA SEMAINE
Nous voudrions n’avoir point à parler des désordres qui ont marqué le passage du roi d’Espagne à Paris; nous ne trouvons, en effet, que des réflexions douloureuses à faire sur cet incident, où tous les partis nous paraissent avoir joué un rôle également humiliant pour la dignité de notre pays.
Que dire de la presse intransigeante, commençant par exciter la population par ses déclamations contre le roi uhlan, puis, déconseillant, au dernier moment, toute manifestation et qui, le lendemain, ne trouve que des flagorneries à adresser à la foule pour la leçon donnée par elle au pouvoir ? Mais que dire aussi de la presse monarchiste, soulignant, exagérant avec une joie mal dissimulée ies moin
dres détails de cette triste journée et dont certains organes n’ont pas craint de faire, à ce propos, ouvertement appel à l’intervention étrangère !
Quant au gouvernement, qui semble avoir trouvé l’occasion excellente pour laisser se produire avec
éclat ses dissentiments intimes, il est inconcevable que le ministère n’ait pas su prendre les mesures de police nécessaires, et il est non moins regrettable que le président de la République n’ait pu empêcher l’insertion, dans les journaux officieux, de certaines notes singulières tendant à le montrer animé de dispositions peu cordiales et obéissant, en les laissant deviner, à on ne sait quel besoin de popularité de mauvais aloi.
Lorsque M. de Bismark a trouvé plaisant de préparer, à sa manière, la réception d’Alphonse XII à Paris en lui conférant le commandement d’uu ré
giment de uhlans en garnison à Strasbourg, tous les journaux se sont récriés sur le mauvais goût de cette impertinence tudesque dont l’intention et le but ne pouvaient échapper à personne; cela n’a pas empêché le peuple le plus spirituel de la terre de tomber, tête baissée, dans le piège grossier qui lui était tendu.
La moralité de cette manifestation préparée et peut-être organisée par la Prusse, c’est qu’une partie de la population paiisienne en est en
core à ce patriotisme tapageur qui consistait à crier «à Berlin!» en 1870, et que l’Allemagne est autorisée à penser qu’elle pourra, quand elle le voudra, nous faire commettre les mêmes fautes qu’il y a treize ans, en usant des mêmes moyens.
Mais nous ne voulons pas nous arrêter à cette conclusion pessimiste.Les quelques mille braillards qui ont sifflé Alphonse XII ne sont pas la France, m même Paris ; l’immense majorité de la popula
tion, quelque blessée qu’elle ait é,é par les procédés germaniques, regrette profondément la manifestat on inconvenante dirigée conire le prince qui n’en était que l’instrument mvolonraire. L’Espagne n’a pu s’y tromper et ce nuage passager ne sauiait al
térer les sympathies réciproques de deux peuples unis par la communauté de race, de sentiments et d’intérêts.
Rentrée à Paris, dans la nuit du 28 au 29 septembre, de M. le président de la République, venant de Montsous-Vaudrey.
*
* *
M. le colonel Lichtenstein, officier d’ordonnance du président de la République, attaché à la personne d’Al
phonse XII pendant son séjour en France, quitte Paris, le 29 septembre, pour aller, au nom du chef de l’Etat, saluer le roi d’Espagne à son arrivée sur le territoire français. Le commandant du Ier corps d armée et le préfet du Nord se rendent également à la frontière.
*
* *
Arrivée à Paris, le 29 septembre, du roi d’Espagne, revenant d’Allemagne. Le président de la République,
entouré de sa maison civile et militaire, des ministres, du général Lecointe, gouverneur militaire de Paris, le
reçoit à la gare du Nord. A la sortie de la gare a lieu une manifestation hostile que nous apprécions plus haut.
Le président de la République rend visite au roi, le 30, et lui exprime ses vifs regrets des incidents de la veille. Diner à l’Elysée, le même jour. Départ du roi pour Madrid, le Ier octobre.
*
* *
Décrets.— M. Barrère, ministre plénipotentiaire, délégué à la commission européenne du Danube, est
nommé consul général de France en Egypte, et M. Lavertujon, ministre p énipotentiaire de la République française près de la République Argentine, délégué à la commission européenne du Danube.
*
Election. — Législative. Vaucluse, deuxième circonscription d’Apt : M. Laguerre. Il s’agissait de remplacer M. Alfred Naquet, nommé sénateur.
* *
Arrêté du ministre de la marine et des colonies, inséré au Journal officiel, décidant que, désormais, toute la cor
respondance émanant du service colonial sera signée par le sous-secrétaire d’Etat au département, sauf les excep
tions suivantes : i° Rapports à M. le président de la République ; 20 Dépêches ayant un caractère diploma
tique; 30 Dépêches relatives à des demandes de crédits; 4° Dépêches et rapports intéressant en même temps le service de la marine et le service colonial.
Les nominations dans le personnel colonial, autres que celles soumises à l’approbation de M. le président de la République et celles des chefs du bureau de l’ad
ministration centrale, seront faites par le sous-secrétaire d’Etat.
*
* *
Le comité du contentieux de la marine et des colonies sera désormais constitué de la manière suivante :
sept membres ou anciens membres du Conseil d’Etat, parmi lesquels sera choisi le président, un membre de la cour des comptes, deux avocats, un secrétaire oris parmi les chefs, sous-chefs ou commissaires principaux de l’administration centrale, un secrétaire-adjoint. En
cas d’absence du président, le comité est présidé par le plus ancien membre du Conseil d’Etat, le plus élevé en grade, ou à grade égal par le plus ancien, qui prend alors le titre de vice président.
Suivent les noms des fonctionnaires nommés membres du comité du contentieux de la marine.
*
* *
Serbie. — Ouverture de la Skouptchina. M. Nicolaïevitch, un des chefs du parti radical, qui vient de
triompher dans les récentes élections, est élu président, . et trois députés ministériels seulement contre six radi
caux sont nommés membres de la commission chargée de la vérification des pouvoirs.
D’autre part, le parti radical fait connaître le programme de politique intérieure et extérieure qu’il cher
cherait à appliquer s’il arrivait au pouvoir. C’est d’abord la révision de la Constitution, la liberté de la presse, l’autonomie communale et la nomination d’une commis
sion spéciale pour étudier la situation financière du pays. Quant à la politique extérieure, il demande que le pays soit rendu à lui-même et qu’il ne serve plus de champ clos à l’Autriche et à la Russie; il condamne non seulement les agissements du cabinet actuel, favo
rable à l’Autriche, mais aussi les velléités panslavistes de M. Ristitch, dont le parti, fortement éprouvé aux
dernières élections, ne dispose que de quelques voix dans l’Assemblée.
En face d’uhe telle situation, que va faire le roi Milan ?
*
.* *
Bolivie. — Le congrès national vient de prendre les décisions suivantes :
« Au point appelé « Teyo », lieu où turent massacrés l’illustre Français docteur Crevaux et tous ses compa
gnons, explorateurs du Rio Pilcomayo, une colonne de 12 mètres de hauteur sera élevée, au sommet de la
quelle sera placée une statue tournée vers l’Orient. A cet endroit sera fondée une colonie qui sera appelée « colonie Crevaux. » Sur chacune des faces de la co
lonne seront inscrits les noms de tous ceux qui ont péri sous les coups des Toba ».

Nécrologie. — M. Labordère, ancien représentant de la Somme en 1848. Il était président honoraire du tribunal d’Amiens, conseiller municipal de Montdidier et père du sénateur de la Seine.
Le cardinal Dechamps, archevêque de Malines. Il était le frère puîné de M. Adolphe Dechamps qui fut plusieurs fois ministre en Belgique. D’abord disciple de l’abbé de Lamennais, il se sépara bientôt de son maître, entra dans les ordres et se fit remarquer par ses prédications. Evêque de Namur qn 1865, archevêque de Ma
lines en 1867, il avait été élevé à la dignité de cardinal de l’ordre des prêtres en 1875.
Le cardinal Dechamps laisse de nombreux écrits de polémique religieuse.
COURRIER DE PARIS
En vérité, la semaine a commencé ou, si vous le préférez, l’autre semaine a fini tristement. IL y a, dans le vieil opéra de la Dame blanche, un chœur demeuré célèbre :
Chez les montagnards écossais L’hospitalité se donne
Elle ne se vend jamais !
L’hospitalité des montagnards écossais est demeurée proverbiale depuis Boïeldieu, mais l’hospitalité des citadins français et la cordialité des Pari
siens n’était pas moins fameuse. Une poignée de malotrus a tout compromis et les brailleries de quelques drôles ont contraint le chef de l’Etat à faire des excuses à qui de droit au nom de la France.
— Non, ont dit quelques journaux, non, vous ne parlez pas au nom de la France et la France n’est point responsable de la sottise fort peu courageuse de quelques gens plus internationaux que nationaux !
Je ne suis pas tout à fait de cet avis. Certes, la France n’est point complice, mais la France est responsable. Pourquoi 11’a-t-elle pas l énergie de faire taire ceux qui la compromettent et qui n’ont point compris qu’une grande loi domine toutes les autres, la loi de l’hospitalité ?
Il y a là, dans la réception faite au roi d’Espagne, je ne sais quelle grossièreté qui ferait croire que Paris, la ville la plus hospitalière du monde, a perdu sa vieille vertu de politesse et se laisse dés
honorer par des braillards sortis on ne sait d’où. Je sais bien qu’en tous pays de telles scènes peu
vent se produire. Le tzar fut, un jour, il y a des années, assez mal reçu par la populace de Londres. Mais ces choses 11’arrivaient point chez nous et nous n’éprouvions point cette tristesse profonde à nous dire que Paris n’a de galanterie que pour un shah de Perse et de colère que contre un Espagnol qui nous vient visiter pour bien prouver à la nation française son désir de paix et d’amitié.
Ah ! la niaise aventure et qu’elle fait peu d’honntur aux gens de la rue ! Il faut tout dire : la rue de Pâtis devient assez vilaine. Il s’y étale des gra
vures révoltantes et il s’y débite des placaris odieux.
Autour des gares, dès son arrivée, l’étranger doit être frappé par la rencontre de rôdeuses bizarres qui, pour acolytes, ont ces gens portant, enroulé autour de leur chapeau melon, quelque gazette louche ou compromettante, comme le Scandale, pour n’en nommer qu’un parce qu’il arbore son étiquette. A la devanture des libraires, s’il s’ap
proche, le touriste peut apercevoir ies illustrations de je ne sais quels produits de la librairie française ou belge qui ne se montraient guère, autrefois, que dans la pénombre des galeries peu fréquentées du Palais-Royal. Partout je ne sais quelle odeur de musc et de poudre de riz, quand ce n’est point celle de la boue, vous stute au visage. Je ne sais si ces rues qu’on dépave un peu partout ajoutent à l’impression, qui n’est point gaie, mais Paris n’a plus son aspect accoutumé. Il perd de son charme, comme les Parisiens eux-inêmes.
Nous nous étonnons d’être haïs, nous qui, après tout, ne sommes point méchants et ne savons pas haïr. C’est qu’en vérité nous manquons de correction et de tenue. Bons garçons, soit, mais incapa
bles de raisonner juste. Quoi ! des journaux qui font de l’indignation facile et du patriotisme à distance clameront, pendant quatre jours, des niaiseries contre le roi-uhlan et la foule suivra, et, ou
bliant que son hôte porte le ruban rouge de la Légion d’honneur, elle ira répéter, en les criant, les balourdises des gazetiers! Et elle applaudira ensuite nos soldats, faisant escorte au souverain, comme si ces pauvres diables de soldats n’étaient point là pour payer, à l’occasion, de leur personne les grossièretés des articliers indignés !
Huit jours se sont écoulés depuis cette journée malencontreuse et l’humiliation personnelle qu’elle me cause n’est point dissipée. On aura beau faire,
beau dire, discuter, expliquer, pallier, l’impolitesse n’était point le vice naturel au peuple et même à la plèbe de France. Reste à savoir, du reste, combien il y avait de Français pur sang parmi les hurleurs. Cela, il y faut renoncer, on ne le saura jamais.
Le bon bourgeois de Paris, volontiers gobe-mouches et qui tient à. passer pour profond politique, boche la tête et dit :
— Il y a du Bismarck là-dedans !