listes — casser la figure pour les pékins qui ont conté sur eux de si jolies histoires.
Alexandre Damas fi s disait à un de ses amis qui mettait en scène, sans méchanceté et sans ridicule, un général orateur :
— C est peut-être parce que je suis petit-fils d’un soldat, mais je ne ris jamais, jamais, quand je vois qu’on livre à un public un uniforme quelconque. Ce n est pas à nous, qui ne risquons pas notre peau, de verser notre encre à nous divertir de ceux qui versent leur sang !
Toujours est-il que par un étonnant paradoxe, tandis que les écrivains de high Ife contaient si joliment les balourdises des généraux de vaudeville, les feuilles radicales prenaient avec effusion la dé
fense de feu le général Thibaudin qui, à leur avis, était l’homme nécessaire, l’homme admirable, l’homme étonnant, disons le mot, l’homme providentiel.
Il valait bien la peine de tant se moquer de l’étiquette à houim >. providentiel, piquée par Napo
léon III au front chauve de César pour l’accrocher à la moustache de Thibaudin.
L’ex-ministre me semble avoir fait preuve d’é­ nergie, je le veux b:en : il a visité nos frontières.
Le voyage, paraît-il, n’était pas inutile. Mais, je m’imagine que tout autre ministre que lui était fort capable de l’accomplir, et je ne vois pas que la
patrie soit en danger parce que Thibaudin n’est plus au ministère. Il faut convenir qu’il ne plaisait que médiocrement à l’armée, quoiqu’elle n’en dit rien, selon son devoir.
Ma;s le plus amusant, c’est l’invention des journalistes qui voient la main de ChantiLy dans le renvoi de Thibaudin ! La main de Chantilly n’a pas le bras si long. La main de Chantilly ne de
manderait, je pense, qu’à tenir une épée pour la défense du pays contre l’étranger; mais elle se con
tente de tourner les feui lets de ses livres et de se promener sur le vehn de ses missels, puisqu’on lui a ôté cette épée même. La main de Chantilly n’a pas écrit la démission de Thibaudin et c’est la main de Thibaudin qui s’est prise, et un peu écrasée, dans l’engrenage de la politique.
M. X... vient de trouver — ou de rajeunir — un vieux mot :
— La situation actuelle, disait-il hier, c’est une bouteille de champagne dont Jules Ferry est le
bouchon! Perdican
ASSUNTA
( Suite,)
— Vous aviez affaire à un rebouteur!
— Rebouteur ou sorcier, le bon médecin est celui qui guérit; car, après ses simagrées, il m’engagea à me chausser :
— Maintenant que Votre Seigneurie essaie de marcher, dit-il.
le me levai sans avoir besoin d’être aidé, je n’é­ prouvais plus qu’une très légère douleur et je re
connus, après quelques pas, que mon pied était parfaitement remis en sa po.ition naturelle.
— Grand merci ! signor Decio, lui dis-je, grâce à vous, je pourrai ce soir coucher dans mon lit; je n’ose offrir de paiement à un aussi grand docteur... Cependant...
—- Si Votre Seigneurie avait la bonté de me donner quelques charges de poudre, c’est moi qui serais son obligé; nous avons tant de peine à nous en procurer.
l’avais quelque répugnance à m’acquitter par ce moyen; si j’étais ainsi la cause indirecte de quel
que malheur !... Mais je ne sais pourquoi mes idées se sont un peu modifiées là-dessus, et le contenu de ma poire à poudre passa en entier dans celle du bandit.
— Et M. de Sanpietri, lui dis-je ensuite, l’avezvous revu depuis notre rencontre? Est-il de retour de la Madeleine ?
Il me jeta un regard étrange et fit le signe de la croix.
— Salute à noi, répondit-il; les bergers ont conté que ce matin Son Excellence a tué le sergent et le caporal des collets jaunes, envoyés pour s’embusquer sur son chemin... Je croyais que Votre Sei
gneurie le savait, ajouta-t-il en me fixant avec une nouvelle insistance.
— Moi, dis-je, comment voulez-vous? C’est un grand malheur assurément pour lui d’avoir été
obligé d’en venir à un nouveau meurtre pour se défendre; mais j’aurais été désolé de le savoir blessé ou fait prisonnier.
— E vero? s’écria-t-il ; puis, ayant murmuré en son patois corse quelques mots que je ne compris pas : Nous voi:i à la Piantarella, reprenez votre cheval, et si vous m’en croyez et si vous en croyez Sanpietri qui m’envoie pour vous donner ce conseil, ne retournez plus là où vous étiez ce soir.
— Ah! vous le voyez bien, dit Edmond, je ne sui : pas le seul à vous détourner de ces rendez vous.. Georges, je vous en supplie encore, abandonnez ce fatal amour .. n’y revenez pas.
— Que je n’y revienne pas! Mais pas plus tard que demain, mon ami; demain, la journée entière sera à nous ; demain, veille de leur départ, les pê
cheurs seront en mer de l’aube à la nuit... Vous
voulez que je demeure dix jours sans la voir ! Elle m’attend et j’irai.
L’ingénieur jugea inutile d’insister. .
IX
Le lendemain vendredi, avant sept heures, Georges entra comme une bombe dans la chambre de l’ingénieur; il était en costume de chasse, le fusil en bandoulière.
— Lisez cela, cria-t-il, en lui mettant sous les yeux un carré de papier qu’il brandissait à la main :
— le le connais, répondit Edmond, voilà le pareil sur ma table : « Ordre de la place : Le com« mandant de la place de Bonifacio prie messieurs « les officiers de la garnison et messieurs les fonc« tionnaires militaires et civils de bien vouloir se « réunir chez lui, aujourd’hui 26 février à deux « heures de l’après-midi, pour entendre une com« munication qui doit leur être faite au nom de « M. le préfet. »
— Eh bien ! on tâchera d’être de retour à deux heures, voilà tout.
— Comment ! vous partez ?
— Parbleu! qu’ai-je besoin de voir le préfet, et quel besoin le préfet a-t-il de me voir? A supposer que je ne sois pas revenu à l’heure fixée, je serai bien à temps à ce soir, pour apprendre son intéressante communication...
— Et l’ordre de la place! Il y a au moins quinze jours d’arrêts forcés.
— Il en arrivera ce qu’il voudra... On supposera d’ailleurs que je n’ai pu prendre connaissance de cet ordre stupide; étant parti de grand matin, avant qu’on l’eût apporté chez moi. AUons ! boajour et à ce soir... Mes respects à M. le préfet !
— Georges, ne faites pas cela, je vous en prie, Georges, reztez !
Mais Georges avait déjà descendu l’escalier quatre à quatre.
Au bout de vingt minutes, il se précipitait de nouveau dans la chambre d’Edmond.
— Ah! le vieux singe! ah! le vilain borgne, criait-il, que le diab’e l emporte ! Est-ce qu’il n’a pas fait afficher son ordre de la place à la porte de la citadelle, et comme je me présentais pour sortir, en feignant de ne pas le voir, voilà-t-il pas que le sergent de poste me prie fort poliment de lui ex
hiber l’autorisation écrite du commandant, suivant la consigne donnée... Je voulais passer outre, il a fait croiser les baïonnettes, et me voilà collé ici pour toute la journée, afin de voir la figure d’un préfet pendant qu’elle m’attendrai... Oh ! quel mé
tier! quel chien de métier !... Ne pouvoir sortir à son gré dans une bicoque de garnison comme celle
ci !... en temps de paix!... Et tout cela, parce que M. le préfet a envie de nous montrer son habit brodé ! Et je m’en f... fiche bien du préfet et de son habit., .qu’il aille au diable avec ce maudit borgne! le donnerai ma démission, voilà! ..
Edmond ravi, riait sous cape et sans mot dire lui laissait répandre sa colère.
Il lui fallut pourtant s’apaiser bon gré mal gré. Il n’y avait rien à faire, pas même à demander au
commandant une autorisation pour laquelle il ne trouvait aucun prétexte; et ce fut en envoyant de nouveau au diable préfet et commandant que Georges, ayant remplacé sa veste de velours, par sa tunique d’uniforme, se rendit au déjeuner.
Le commandant, afin d’empêcher tout commentaire sur son ordre du jour, était arrivé le premier, et en tenue.
Quand tout le monde fut à sa place, et avant de s’asseoir, il prit son air officiel, fit à l’ingénieur un inperceptible clignement de.son œil unique pétillant de malice et s’exprima ainsi :
— Messieurs, croyez que je suis désolé de contrarier vos projets de promenade pour la soirée. Mà,mousou le préfet, qui se trouve aux environs-de Sartèneà la maison de mousou le secrétaire général, a appris la rencontre de Sanpietri et des volti
geurs. Il veut voir les blessés et interroger luimême ces braves gens qui méritent b;en un encou
ragement. (Ces derniers mots furént dits sur un ton de componction.) Il m’a donc fait savoir qu’il arri
verait chez moi, vers trois heures, avec le secrétaire général, et il m’a chargé de vous convoquer, dési
rant faire à nous tous quelques recommandations urgentes, nécessitées par ce malheureux événe
ment. J ai pensé à lui offrir oun pounchetj ai compté sour vous, messieurs, per m’aider à recevoir dignement notre premier magistrat.
En sortant de tab’e, l’ingénieur prit le commandant à part :
— C’est donc vrai, lui demanda-t-il, le préfet arrive ce soir ?
— Oui, mon cer ingénieur, mà approssimativement seulement, je le crains.
Le commandant lui apprit alors que le préfet, en tournée .dans l’arrondissement, avait pris son quartier général chez le vieux Mattéi, conseiller de préfecture et secrétaire général depuis trente ans. Dans ce département, où les administrateurs continentaux ne faisaient jamais un long séjour, ils étaient heureux de trouver un homme du pays auquel ils abandonnaient la direction des affaires intérieures.
Or, précisément, le commandant avait reçu, il y a peu de jours, une lettre de Mattéi dans laquelle ce dernier lui faisait part du projet du préfet de venir incessamment visiter Bonifacio. Mais à la nouvelle de la collision entre Sanpietri et les voltigeurs, le commandant avait dépêché un gendarme chez Mattéi, pour l’en informer, en le priant d’insister auprès du préfet, pour se rendre le iour même à Bonifacio, où sa présence ferait le meilleur effet sur la population ; qu’il comptait sur sa venue et, dans cette confiance, avait cru devoir convoquer les au
torités. Le gendarme, parti au plus matin, était de retour à dix heures, porteur de la réponse de Mat
téi, annonçant son arrivée, à lui, dans l’après-midi, et aussi celle du préfet, si ce dernier ne recevait aucune dépêche le rappelant à Ajaccio. Tout s’é­
tait donc rencontré à merveille pour empêcher l’escapade du lieutenant du Luc.
— Il a l’air de mauvaise houmour contre moi, ajouta le commandant ; je le lui pardonne ; c’est bien naturel ; mà, il ne faudrait pas qu’il recommençât, comme ce matin, à vouloir forcer la con
signe, per sortir..: Vous voyez que je sais tout ; oun bon commandant de place, etc.
A deux heures, grand émoi parmi la population, pourtant assez indolente, de Bonifacio; le préfet et le signor Mattéi, à cheval, mettaient pied à terre devant la porte du commandant Péri, qui les rece
vait à la tête de tout le personnel d’officiers et de fonctionnaires en uniforme.
Seul, le lieutenant don Andrinetti manquait ; on envoya chez lui ; un sergent des voltigeurs vint et annonça que son lieutenant, parti la veille pen
dant la nuit avec cinq hommes, n’était pas encore de retour.
Ce fut dans ce moment que le préfet plaça son discours contre le banditisme, discours apporté tout fait de Paris et qui n’avait servi que cinq ou six fois ; car il était assez nouvellement débarqué; il continua par une magnifique exhortation : à tout le personnel civil et militaire d’observer la plus stricte neutralité dans les querelles des habi