tants et d’apporter la plus grande circonspection dans leurs paroles et dans leurs fréquentations avec la population de l île.
— Messieurs, dit-il en terminant, l’absence prolongée du brave lieutenant des voltigeurs nous fait craindre un nouveau malheur; nous manquerions à notre devoir (il parlait de lui à la troisième personne), si nous quittions Bonifacio dans cette circonstance; votre commandant nous a offert l’hos
pitalité pour la nuit et nous demandons, en qualité de fonctionnaire du gouvernement, la permission de nous asseoir à votre table; ce sera tout à fait un repas de famille.
Le préfet se sourit à lui-même, croyant avoir fait un mot, et le commandant commença à lui présenter individuellement toute l’assistance.
Après quoi, M. le préfet, ayant déposé son masque officiel, se montra réellement très bon enfant; il était jeune, il regrettait la France qu’il retrou
vait là, et bientôt il régna entre tous un entrain, une cordialité et une absence de raideur qui sont loin d’exister dans les réunions du monde officiel des départements du continent.
Avant le dîner, le préfet, accompagné du commandant, alla voir le sergent et le caporal blessés;
l’état de ce dernier commençait à s’améliorer. Dieu merci ! cette fois, il n’y aurait pas mort d’homme.
Mais don Andrinetti ni aucun des voltigeurs partis la veille ne reparaissaient, ce fut l’unique sujet des conversations pendant le dîner, et quand le soir, vers minuit, chez le commandant où on avait passé la soirée, on apprit, en se séparant, que le lieutenant n’était pas revenu, on craignit pour tout de bon de nouveaux malheurs.
Au matin, on était toujours sans nouvelles; les conjectures allaient leur train ; on parlait d’une bataille formidable qui aurait eu lieu à l’entrée du village de Sanpietri; mais le fait est qu’on ne savait rien. Le préfet parlait d’organiser une expé
dition pour aller à la recherche du lieutenant et de ses hommes.
On déjeuna à la hâte, tristement, et quand ou eut fini, comme on n’avait toujours pas de nou
velles, plusieurs officiers, don César et les deux frères P... se proposèrent pour monter à cheval et aller aux informations. Le préfet résolut d’attendre leur retour et on se mit en marche pour les accompagner jusqu’à la marine.
Mais voilà qu’à la porte de la citadelle, ils se rencontrèrent avec don Andrinetti lui-même, opérant sa rentrée à la tête de ses six voltigeurs. Ils étaient tous intacts, mais ils paraissaient exténués de fa
tigue, marchant d’un air déconfit et, comme on dit, l’oreille basse. La vue du commandant et surtout celle du préfet redoubla la confusion du lieutenant.
Il raconta sommairement son expédition manquée, son embuscade vaine aux abords du village de Sanpietri, à une journée et demie de marche de Bonifacio, où des rapports certains lui avaient annoncé le passage de Sanpietri ; mais celui-ci, pro
bablement mis en éveil par la tentative du matin aux trois châtaigniers, n’avait pas paru et avait sans doute suivi une autre route pour rentrer à son village; et le lieutenant, après l’avoir inutilement cherché sur tous les chemins qui y aboutissent, avait dû s’en retourner avec ses hommes.
La narration de don Andrinetti, faite d’un ton embarrassé et pleine de réticences, s’arrêtait là.
— Vous me paraissez avoir fait une fausse manœuvre, lieutenant, dit le préfet; car si, au lieu de
diviser votre troupe, vous étiez allé avec le sergent au carrefour des trois châtaigniers, vous vous seriez trouvés en force pour vous emparer de San
pietri, et peut-être auriez-vous évité la collision
sanglante qui a mis deux braves soldats hors de service.
— Veuillez m’escouser, mousou le préfet, intervint le commandant, le lieutenant Andrinetti a appris que ce n’est pas le nombre qui fait la force en présence des bandits, au milieu de leurs ma
quis ; en préparant deux embuscades, coup sur coup, la rouse était bonne, mais seulement elle n’a pas réoussi.
Le préfet, qui n’était pas un imbécile, regarda le commandant pour deviner s’il parlait sérieusement ou s’il se moquait de lui; mais le borgne avait éteint son œil et on ne put rien lire sur sa rude physionomie
— Quoiqu’il en soit, lieutenant, ajouta le préfet visib’ement mécontent, nous recevrons votre rapport, je vous invite à l adresser sans retard.
Deux heures après eut lieu le départ du préfet, on lui fit escorte jusqu’au port.
Edmond remarqua l’absence du Gioacchino de son poste d’ancrage; il s’approcha du commandant et lui dit à l’oreille :
— Vous pouvez lâcher noire étourdi, la tourterelle est envolée, et nous voilà tranquilles pour huit jours.
Georges était déjà descendu de grand matin à la marine sans avoir été arrêté, cette fois par la consigne; le Gioacchino n’était plus là; mais au der
nier détour de ce long bras de mer sinueux comme une rivière qui forme le port de Bonifac o, il avait vu la balancelle glissant sous ses quatre rameurs et déployant sa voile latine au vent d’Ouest pour entrer dans les Bouches.
Naturellement il devait éprouver le besoin de revoir la place maintenant déserte de ses amours; aussi, dès que le préfet fut parti, il monta à cheval fit le tour de la cabine et des falaises, reconnut l’empreinte des pas de sa Sêlle sur le sable du ri
vage et alla finir ses stations au bord du petit lavoir mystérieux et frais, abri de leurs ri niez-vous. Le banc de bois de la jolie laveuse trempait à demi dans l’onde claire, le battoir gisait à terre à côté, ces vul
gaires ustensiles lui parurent charman s, il voulut
aller les voir de près, les toucher... En arrivant au bord de l’eau, il remarqua quelques pierres dispo
sées symétriquement de manière à former une croix ; la pierre du milieu, beaucoup plus gros=e s’élevait au-dessus des autres. Georges n’avait ja
mais vu là cette espèce de monument, et guidé par cette seconde vue des amoureux, magnétisme inexplicable et bien réel, il souleva la pierre du
milieu, elle recouvrait un trou creusé cjans le sable lequel trou renfermait un bouquet de violettes des maquis et un petit papier plié en quatre.
Bouquet et papier furent baisés avec transport, et ce dernier ayant été ouvert, Georges lut ce qui suit écrit en ce doux italien, vraie musique de l amour :
« Georges, je vous ai attendu toute la journée; « pourquoi n’ê es-vous pas venu? Etes-vous ma« lade? ou plutôt, vous êtes-vous blessé hier dans « votre fuite précipitée, quand on a failli nous sur
et prendre; je pars sans rien savoir et c’est ce qui « fait mon tourment. Peut-être le seigneur français « va-t-il oublier la fille des pauvres pêcheurs ?. . « Mais s’il pense encore à elle, il voudra la revoir; « qu’il guette le retour de la balancelle et qu’il « vienne ici, non pas ce jour-là, ni le lendemain, « mais le jour suivant. »
Nouveaux baisements du billet et du bouquet; après quoi, Georges, ivre de joie et de bonheur, se lança au galop de son cheval et arriva le premier à la pension.
Il y fut d une gaieté charmante et naturelle, fit rire tout le monde en se moquant de la mine pi
teuse du lieutenant Andrinetti rentrant bredouille avec ses voltigeurs, et se livra à ces mille folies qui lui avaient valu son surnom de Francese.
Le commandant était émerveillé de cette belle humeur; Edmond qui l’avait vu le matin rêveur et maussade ne pouvait s’expliquer ce changement subit.
— Bah! bah! lui dit le commandant à l’oreille, vous verrez qu’avant les huit jours, il ne pensera piou à sa belle... Ces Français sont tous ainsi : ça s’alloume comme oun fiou de paille et ça s’éteint de même.
— C’est possible, commandant; mais deux précautions valent mieux qu’une; rappelez-vous tou
jours ce que vous m’avez promis et songez que nous avons seulement une semaine devant nous.
(A suivre.) Louis d Amralooes.
LE SALON NATIONAL
IV
Comment parler maintenant de la légion des portraitistes? Ici, c’est M. Bonnat, avec ses têtes puissantes, et ses violentes oppositions d’ombre et de clarté, dont nous citerons, comme ouvrage nouveau, le rortrait deM. JeanG goux, qui est le di
gne pendant de celui de M. Léon Cogniet, deux chefs-d’œuvre ; là, c’est M. Paul Dubois, toujours
incomparable; plus loin, M. Hébert, qui ajoute à toutes ses physionomies cet on ne sait quoi de profondément poétique qui est sa signature; M. Caba
nel, le peintre de la grâce et de la distinction; M. Machard, qui a étudié Léonard et cherche dans ses modèles l éternel femini ; M. Bistien-Lepage, avec ses merveilleux petits calres qui font penser à des Clouet; M. Chartran, qui a drs têtes admirables; M. Jalabert, l’homme de l’impeccable correc
tion; M. Henner, toujours souple et f >ndu; et tant d’autres, dont nous avons parlé avec détail, il y a quatre mois, MM Gaillard, Emile Lévy, Becker, Courtat, Fantin-Latour, Debat-Ponsan, Louis Roux, Courtois, Wencker, Raphaël Collin, et le pauvre Cot, que la mort est venue prendre entre ces deux Salons.
Une mention snéciale est due à M. Giron; nous ne lui avons pas ménagé les sévérités pour son trop grand tab eau des Deux Sœurs; il a aujourd’hui un portrait de femme en costume de ville, bien mo
derne et bien vivant, qui est tout bonnement ra
vissant. Parmi les étrangers, M. Wauters, le peintre belge, a envoyé des portraits d’une étrangeté pleine de science, qui n’est pas sans charme; auprès de lui, M. Mackart. le fameux Viennois, continue à nous dérouter avec sa peinture maussade et ses ar
rangements prétentieux ; il nous est, une fois de plus, impossib e, en voyant le portrait de Mme la comtesse Duchâtel, de comprendre l’engouement dont son auteur est l’objet parmi ses compatriotes. La mol esse du dessin n’a d’égale chez lui que la fausseté de la couleur; ce sont toujours ces mêmes tons bruns, cette éternelle sauce roussâtreà laquelle il accommode également tous ses modèles; on di
rait de vieilles peintures du siècle dernier, qui au
raient déjà été bien faibles alors, mais qui seraient tout simplement détestables aujourd’hui.
Paysagistes de terre et de mer, eux aussi, sont tous là, avec leurs derniers tableaux; mais la légion s’est accrue d’un illustre vétéran, dont la rentrée donne à l’exposition un regain d’intérêt tout spécial.
C’est une vraie rentrée, en effet, que celle de M. Jules Dupré: confiné dans sa retraite de l’Isle- Adam, voilà de longues années qu’il n avait paru
aux Salons annue s ; tel, d’ailleurs, il était, et tel il nous revient aujourd’hui, n’ayant rien oublié sans doute, mais n’ayant rien appris non plus, dans cet isolement volontaire où il a vécu en dehors des hommes et des choses.
Ce serait un curieux sujet d’étude que de noter, à cette occaaLn, les modifications qu’a traversées chez nous en un demi-sièclela peinture de paysage; le contraste est saisissant entre ces toiles magis
trales du vieux lutteur de 1830 et les tableaux des plus brillants représentants de la jeune école ; il y a là comme une série de dates fixes et précises; dès la première visite, on sent les transformations qu’a subies l’idéal successif de deux générations ;
ces reflets des préoccupations diverses valent à eux seuls de longues pages; ils sont déjà de l’histoire.
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Jamais l’ancienne définition donnée de l’art par Bacon ne parut plus justifiée: homo additus natürœ, c’est l’homme ajouté à la nature, non pas ici en tant que personnage agissant, mais comme témoin de ses spectacles variés, attestant par ses préférences l’état de son esprit, apportant dans le choix des sujets et jusque dans sa façon de les rendre l’écho de ses rêves et de ses enthousiasmes. Rappe onsnous Théodore Rousseau : son arbre de prédilec
tion fut le chêne symbole de la force; M. Jules Dupré, lui aussi, fut un robuste ; il l’est resté en même temps qu’il est demeuré l’homme du roman
tisme; compagnon des outranciers de l’inspiration byronienne, il aime les colorations heurtées, les grandes masses ombreuses, les oppositions vio
lentes, les ciels tourmentés ; sa touche, large et puissante, dédaigne la recherche du détail; à ses tableaux, il donne volontiers des dénominations synthétiques, il les appelle le Gué, le Chêne, le