Camille; noyés de larmes tous deux. Enfin derrière, en masses profondes, tenant toute la largeur de la chaussée, se succédaient les amis de la fa
mille, les fonctionnaires de la localité, les clients du docteur; puis, tout au bout, fermant la marche, le groupe noir des dames en deuil.
En cheminant à pas comptés, les assistants échangeaient des propos de circonstance :
— C’est le grand convoi ?
— Oui, les trois paroisses y sont... L’enterrement coûtera gros.
— Desrônis a toujours aimé la pompe; m’est avis qu’il y a un peu d’ostentation dans tout cet étalage.
— Mais non, je vous assure, le docteur adorait sa femme.
— La pauvre dame a été vite enlevée ! — Une péritonite... Ç’a été foudroyant.
— Quel âge avait-elle au juste ?... Trente cinq ans ?
— Non, trente-quatre... Six ans de moins que Desrônis.
— Le pis c’est qu’elle laisse deux jeunes enfants. — O ti, une petite fille de douze ans et un garçon qui en a quatorze...
— Une lourde charge pour un homme que ses occupations appellent constamment hors de chez lui.
— Bah ! il se remariera.
— Allons donc, il n’y songe guère!... Regar - dez-le... Il fait peine à voir.
La tête du convoi entrait déjà dans l église des Augustins, que le reste du cortège défilait encore dans la rue des Tanneurs. Desrônis avait pris place dans le premier banc près de la grille du chœur et les deux enfants se tenaient debout à côté de lui. Peu à peu les invités pénétraient dans la nef et se rangeaient : les hommes à droite, les femmes à gauche, puis des pas lourds résonnaient et, le cercueil; soutenu par quatre vigoureux porteurs, était amené lentement vers un catafalque où on le dé
posait sous un grand poêle noir, traversé d’une croix blanche, entre deux rangées de cierges allu
més. Alors, remontant dans le chœur, les chantres entonnaient en faux-bourdon la première phrase de Vintroït : « Requiem œternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis. » Les larmes du père et des enfants redoublèrent et le docteur s’affaissa sur son prie-Dieu, la tête dans les mains.
Tout ce qui l’entourait exaltait encore sa douleur et lui faisait sentir plus amèrement la cruauté du coup qui le frappait, le vide que la défunte lais
sait derrière elle, la solitude morfondante qu’il allait trouver en rentrant au logis. — C’était dans cette même église qu’il s’était marié quinze ans au
paravant. Au de la du catafalque noir et blanc, à travers la lueur fumeuse des cierges funèbres, il se revoyait conduisant dans le chœur sa jeune épouse, la jolie Fanny de Lisle toute blanche dans sa robe de moire et son voile de tulle frissonnant. L’autel était décoré de plantes vertes, et derrière le couple montait doucement l’odeur des bouquets des qua
tre demoiselles d’honneur assises à côté des quatre amis du marié. Ce même docteur Boisselier, qui l’assistait à cette heure, avait été l’un de ses té
moins, et ces quatre dames en deuil agenouillées à chaque coin du cénotaphe étaient justement les demoiselles d’honneur d’autrefois. Pourquoi l’une d’elles n’avait-elle pas été emportée de préférence à Fanny ? Ce choix brutal et aveugle fait par la mort, irritait le docteur comme une injustice. — Elle était si nécessaire à la maison qu’elle emplissait de sa gaieté et qu’elle dirigeait avec tant d’activité et de bonne humeur! On eut dit qu’elle n’avait qu’à regarder les choses pour les mettre en ordre. Les enfants l’adoraient et elle savait se faire obéir rien qu’en levant le doigt. Maintenant qu’allait-il devenir sans elle?... Tandis qu’il se plongeait dans le souvenir de ses bonheurs conjugaux, désormais ruinés, la phrase du Dies irai alternait aveç les mugissements du grand orgue; les enfants de chœur chantaient :
Quid sum, miser, tunc dicturus? Quem patronum rogaturus,
Cum vix justus sit securus?
Et les sanglots de Desrônis redoublaient. A l’offertoire, le curé assisté d’un enfmt de chœur por
tant un plat de métal, vint à la grille da maître
autel; avec sa patène d’argent. Il est d’usage à Villotte que tous ceux qui assistent à un enterrement aillent processionnellement à l’offrande. Ils déposent une pièce de monnaie dans le plateau de l’acolyte; le prêtre leur fait baiser la patène, et ils re
tournent à leur place dans le même ordre. Desrônis se leva avec ses enfants et se soumit le premier au cérémonial, puis il revint à son banc et, debout à côté de Boisselier, il assista au défilé, tandis que l’oigue envoyait sous la voûte de la nef de graves et lentes modulations. La cérémonie dura long
temps et, à travers son chagrin, Desrônis ne put réprimer un sentiment de vaniteuse satisfaction en constatant que toute la ville était là. A mesure qu’un personnage d’importance passait devant lui, il y avait comme une éclaircie sur ses traits déso
lés, et ses yeux se mouillaient doucement. A la fin il n’y put tenir et se penchant vers Boisselier qu’il poussa du coude : — Le préfet et le président du tribunal sont venus! — soupira-t-il d’une voix émue. A quoi le confrère Boisselier répondit par un pli dédaigneux des lèvres, où l’on pouvait lire une jalouse affectation d’indifférence.
Pendant cette procession qui n’en finissait plus, les figures des deux confrères étaient curieuses à étudier.
De taille moyenne, bien pris dans ses vêtements noirs taillés à la dernière mode, Amable Desrônis était le modèle du provincial élégant et correct. Sa physionomie ouverte n’avait rien de la solennité ni de la sévérité qu’affectent généralement les membres du corps médical. Au premier aspect, sa moustache finement époiutée, ses cheveux châtains coupés en brosse lui donnaient l’air d’un officier en civil plutôt que d’un médecin. Ses yeux bleus saillants, son nez proéminent et son front décou
vert, un peu fuyant, dénotaient une intelligence ordinaire, douée de plus d’imagination que de ré
flexion; son teint coloré, ses lèvres charnues et son menton grassouillet indiquaient un tempérament sanguin et inflammable. A la façon dont il portait sa tête et dont il bombait sa poitrine, même au plus fort de cette crise douloureuse; à la secrète satisfaction qui gonflait ses narines à mesure que les notabilités de Villotte se présentaient à l’of
frande, on devinait un homme content de lui et fier des marques de considération qu’on lui prodi
guait. — Boisselier, au contraire, avec sa redingote noire démodée, ses gants de Moselle, sa barbe d’un blond roux mal taillée, son profil ingrat et chagrin, offrait le type du médecin de campagne, dédai
gneux des élégances mondaines. Son front haut et carré, ses yeux gris au regard perçant, ses lèvres minces et sardoniques ne laissaient pas de doute sur la vivacité de son intelligence, mais l’ensemble de l’individu avait l’aspect rogue et pédantesque d’un pion mécontent de son sort. L’interminable défilé de l’offrande semblait l’agacer ; ses doigts courts tortillaient impatiemment l’un de ses gants, et tandis que son compagnon trouvait dans cet empressement du public un allègement à sa peine,
les regards aigres du médecin campagnard, jetés à droite et à gauche, semblaient prendre en pitié cet étalage des comédies et des vanités humaines.
La triste cérémonie prit fin cependant. Après l’absoute, les porteurs retirèrent la bière du cata
falque pour la replacer sur le corbillard. En voyant manier rudement par les quatre croque-morts le cercueil où reposait le corps délicat et tant aimé de sa Fanny, M. Desrônis eut un geste de protesta
tion; les sanglots lui remontèrent aux lèvres, et les enfants, à la vue des larmes de leur père, se mirent de nouveau à pleurer bruyamment. Boisselier en
traîna son ami; on sortit de l’église et le cortège se reforma lentement dans la rue.
La distance est longue de l’église au cimetière, qui est situé en pleine campagne, au bas du versant de vignes faisant face à la ville haute. Pendant le trajet, la douleur de Desrônis eut le temps de s’é­ vaporer un peu au grand soleil; il y eut une accal
mie ; après un long silence, il crut convenable d adresser la parole à son compagnon :
— Mon vieux Boisselier, dit-il, je t’impose une rude corvée !
— Mon cher, reprit l’autre d’un ton sentencieux, l’amitié a des droits imprescriptibles.... Je fais pour toi ce que tu ferais pour moi, le cas échéant.
— Je souhaite qu’une pareille épreuve te soit épargnée !
—- Nous y passerons tous, répondit philosophiquement Boisselier.
— Mes pauvres enfants ! soupira Desrônis en tournant la tête vers Sosthène et Camille qui le suivaient, leur mère leur était si indispensa
ble !... Que vont-ils devenir quand je serai hors du logis ?
— Envoie-les à Renesson, chez leurs grands parents... L’air de la campagne les fortifiera, et je te promets de les faire travailler avec mon gamin.
— Me séparer d’eux! s’écria Desrônis navré, jamais !
— C’est du sentimentalisme ! répliqua le médecin de Renesson en haussant les épaules.
On entrait au cimetière ; le corbillard roulait lentement et ses roues faisaient crier le sable de l’allée tournante. Quand on arriva près de la fosse où allait disparaître le cercueil de Fanny, des sanglots secouèrent de nouveau la poitrine de Desrônis. Tandis que le prêtre psalmodiait les der
nières prières, il regardait alternativement la bière déjà inclinée vers le trou noir, et les massifs en fleurs du cimetière. Il s’indignait de ce que le soleil brillait et de ce que les roses s’épanouissaient à l’heure où la mort lui prenait sa femme. Quand le cercueil eut glissé dans la fosse, en rabotant sourdement les parois et qu’on en eût retiré les cordes, la cérémonie pénible de la dernière asper
sion commença. Desrônis tenait à la main l’aspersoir et agitait désespérément les bras, en mur
murant d’incohérentes paroles d’adieu. Boisselier, choqué de cette douleur trop expansive, tentait de vains efforts pour arracher son camarade du bord de la fosse.
Alors une vieille dame maigre, élancée et très alerte malgré son âge, se détacha du groupe des femmes en deuil et s’emparant avec vivacité du bras du veuf, elle l’entraîna dans une allée voi
sine, après avoir fait signe à Boisselier d’emmener les deux enfants.
— Allons, Desrônis, dit-elle d’un ton décidé et affectueux tout ensemble, un peu de courage et de raison!... A quoi bon te donner en spectacle?...
Viens !... Il y a une voiture à la porte du cimetière pour toi et tes enfants, et je vais vous ramener chez vous... Docteur Boisselier, donnez la main aux petits, et en route !...
II
Dans le salon encore en désordre à la suite de la funèbre cérémonie du matin, Amable Desrônis, la vieille dame et les deux enfants causaient à mivoix, comme on parle dans les églises ou près d’un mourant. Bien que la défunte ne fût plus au logis,
il semblait que son départ était encore trop récent pour qu’on osât élever la voix dans la maison que son cercueil venait de quitter. Les persiennes, à peine entrebâillées, ne laissaient passer qu’un jour assourdi. Sosthène et Camille se tenaient sur leur chaise dans la pose ennuyée et inquiète d’enfants peu habitués à supporter longtemps une attitude douloureuse ou immobile. Enfin, las de la con
trainte qu ils s’imposaient, ils quittèrent leur siège, et, se glissant dans l embrasure de la fenêtre, ils se mirent à regarder le va-et-vient de la me, derrière les rideaux blancs soulevés. Desrônis et sa vieille amie restèrent seuls en tête-à-tête sur le canapé.
— Aurélie, disait le docteur, c’est peine inutile!...Jene pourrai jamais m’y habituer... Quand je songe qu’avant-hier nous nous parlions encore...
Et puis plus rien, plus rien !... Non, il me semble que c’est un cauchemar.
— Je conviens, répliquait Aurélie, que le ciel t’a envoyé une rude croix. La pauvre Fanny était encore trop jeune pour mourir et le bon Dieu au
rait dû plutôt prendre une vieille bique comme moi...