Je suis tout comme un autre un flâneur, et j’aime à aller un peu au hasarda travers Paris; mais il ne m’est pas agréable de recevoir, brusquement, un coup de
poing au milieu de mes flâneries. C’est pourtant tout juste l’effet que me produisent, lout à coup, les cris des vendeurs de journaux, lorsqu’ils me cornent aux oreilles des gentillesses du genre de celles qu’ils débitent depuis huit jours :
— Demandez l’accident du chemin de fer du Nord !
— Il faut voir l’assassinat du préfet de l’Eure!
— Lisez les détails du meurtre de la rue Caumarlin !
— Achetez la mort de Paul Baudry.
Vive Dieu ! mais, à les entendre, Paris ne serait qu’une Morgue, et il faudrait dresser un immense catafalque sur la colline de Montmartre pour y en
terrer toutes les victimes de chaque journée. On a appelé la semaine passée la semaine sanglante, et le fait est qu’à chaque jour suffisait sa peine et son crime. Meurtre ici, égorgement là. C’était complet.
Je passais, l’autre soir, entre chien et loup, rue de la Cliaussée-d’Anlin, et avisant un rassemblement, au bas des marches de l’église Saint-Louis, je m’ap
prochai du groupe de flâneurs et de bonnes femmes qui comméraient, comméraient, comméraient avec un évident plaisir.
— Elle était de Lyon ! — Elle était laide !
— Elle avait toujours une peur effroyable d’être assassinée. La petite Coquebat, vous savez, la blonde, lui disait sans cesse : « Marie, tu as trop de bijoux chez toi, tu te feras couper le cou ! »
Ces menus propos, dits parfois d’un ton gai, devenaient passablement sinistres, dans ce crépuscule parisien, empli du brouhaha des passants et du rou
lement des omnibus. Je devinai qu’il s’agissait de Marie Aguétant et, regardant à mon tour la maison où se portaient tous les yeux :
— A quel étage demeurait-elle?


— Au troisième! Là, où les volets sont fermés!


C’était un domestique qui venait de me faire la réponse, mais pendant que je restais là, sur le trotloir, le regard levé vers ces volets clos, derrière lesquels il me semblait voir des flaques de sang, il me passa par le corps, — comme un couleau — une singulière inquiétude. On eût dit que les prunelles des badauds qui m’entouraient plongeaient et fouillaient en moi. Un homme, à figure singulière, me demanda brus


quement si j’habitais le quartier, et je pensai invo


lontairement à ces gens de police qui rôdent (et je les en remercie) autour des théâtres du crime comme les mouches voltigent au-dessus d’une bêle morte. Et il me vint cetle idée, cette terreur qu’un soupçon
pouvait traverser le cerveau de ces policiers et que moi, moi, un passant — un badaud de la race de ces commères commérantes, — je pouvais être conduit au poste devant un monsieur qui me demanderait, à brùle-paletot :
— Vos noms et prénoms? VoLre domicile? Que faisiez-vous à minuit et demi, le jeudi 14 janvier?
Ma foi, je m’éloignai prudemment des marches de l’église, je laissai les curieux le nez levé vers les fenêtres closes et je regagnai rapidement le boulevard, le bon, gai, bruyant boulevard, pendant qu’on se disait peut-être, rue Carmartin, en me voyant filer si vite :
— Qui sait? C’est peut-être ce Monsieur-là qui a fait le coup!
Les crimes ont cela de bon qu’ils enlèvent à tout le monde la confiance envers lout le monde. Ils ont aussi cela d’ironique, — notez-le — que la victime y est immédiatement soupçonnée d’on ne sait quelles vagues vilenies.
Axiome : Dans un assassinat, la victime devient immédiatement laide et le meurtrier (et surtout la meurtrière) revêtent subitement une beauté spéciale. Marie Aguétant est assassinée? Les journaux s’em
pressent de déclarer que c’était « une petite brune à la physionomie vulgaire »; supposez, au contraire, qu’elle eût assassiné son Roméo, caissier comptable du Cercle Franco-Américain, tous les reporters eus
sent proclamé que « c’était une petite brune à la physionomie piquante ».
M. Barrême est tué, en wagon, d’un coup de pistolet, et précipité sur les rails du chemin de fer.
Qu’est-ce que susurrent aussitôt les facteurs attitrés de l’opinion publique?
— Ah! il y a un mystère! une vengeance! un roman !
Quel roman? Quellevengeance? Quel mystère? Nul n’en sait le premier mot, mais la malice humaine, qui est sœur de la bêtise, raisonne ainsi :
— Il n’est point logique vraiment qu’un homme soit tué en chemin de fer, surtout lorsqu’il est préfet. Avez-vous vu beaucoup de préfets assassinés dans un wagon! Non, n’est-ce pas? Alors il y a un mys
tère! Il y a du louche! Et le louche, pour parler comme les imbéciles, le louche, on le met tout natu
rellement, simplement, naïvement à la charge de la victime, M. Barrème n’avait qu’à ne pas être tué! On n’aurait point parlé de lui! C’est sa faute! Il est si facile de n’être pas assassiné dans un wagon!
Moralité. Il faut s’arranger pour n’être point victime. Jamais victime. Les malins ont depuis longtemps compris cela.
Les superstitieux ont compris autre chose. Ils assurent que si M. Barrême a été tué, c’est qu’il avait déjeunêau cercle du Parlement, un 13, le 13 janvier avec neuf convives et qu’il était arrivé le qua
trième. Un abonné du Gil-Blas a même expédié par la poste ce petit calcul à son journal : 9 -j- 4 = 13 Treize partout! Evidemment M. Barrême devait être assassiné.
M. Poinsot avait-il déjeuné un 13 lorsqu’il fut, en wagon, égorgillé par Jud? On n’en sait plus rien. Mais voilà que ce Jud, qui n’a peut-être jamais existé, revient sur l’eau, comme un oripeau sanglant qui surnagerait après des années. Jud m’a toujours semblé une sorte de mannequin à effrayer non les moineaux mais les badauds. Quand on le cherchait jadis, la grande plaisanterie, au bal de l’Opéra poulies dominos en gaieté, était de dire tout bas, sous le masque, aux bons provinciaux que l’on coudoyait dans le foyer :
— Chut! Ne dites pas qui je suis? Je suis Jud ! Il se trouvait de braves gens pour le croire.
Ce foyer de l’Opéra, où nous allions, imberbe et le cœur battant bien fort sous notre gilet à peine dé
barrassé du poids de la tunique du lycéen, feu ce loyer, nid d’amours et d’intrigues, était le foyer de a rue Le Peletier et non ce foyer somptueux et surdoré qu’a illustré de compositions si exquises le peintre Paul Baudry.
Pauvre Baudry ! Je ne l’ai pas connu, mais j’avais un goût passionné pour sa peinture. C’était clair, alerte, vivant : on eut dit un Paul Véronèse du quartier Saint-Georges. II donnait à ses figures symbo
liques un charme tout particulier,très contemporain, très parisien et, lorsqu’il nous présentait la Loi ou la Justice ou la Poésie elles étaient si jolies, si jolies,
avec leurs petits frisons bruns ou blonds, qu’on leur eût volontiers offert quelque buisson d’écrevisses à la bordelaise; mais toutes ces figures étaient bien personnelles, bien modernes,et celui-là était un maître.
Il avait commencé les carions d’une sorte d épopée au pinceau qu’il voulait consacrer à Jeanne Darc. Il en parlait souvent avec fièvre à des amis, ses confi
dents et on m’a cité de lui ce mot, qui montre sa vaillance :
— Mon foyer de l’Opéra n’est que la préface de ma Jeanne Darc!
Il peut se dire qu’il n’y a guère que des préfaces dans la vie; on croit lire tout le volume, on n’en a pas le temps. Mais les privilégiés sont ceux qui,
comme Baudry, ont écrit, de la bonne encre — de celle qui ne s’efface pas — leur nom à la première page du livre que la mort arrache tôt ou tard à nos doigts.
Me voilà bien funèbre à propos d’Opéra. Et cet Opéra va pourtant retentir du bruit des cuivres et des accords de violons. La fameuse soirée historique de l’Opéra approche. Grand gala, le 26, et grosse recette. Tout est loué et les cinquante mille francs de frais sont couverts et bien au-de la. On devra encais
ser, me dit-on, cent vingt mille francs en un soir. Heureux pauvres! comme disait ce philanthrope.
Quatre jours avanteette Histoire du Théâtre, mis en scène sur les planches de M. Ritt, les Mirlitons don
neront leur représentation annuelle. Point de revue, cette année, ce qui est dommage; mais trois petits actes interprétés par des gens du monde et des co
médiennes agréables : la Cicatrice, du marquis de Massa, la Vieille maison, de M. Theuriet et l’Inventeur de la poudre, d’Eugène Labiche. On s’amusera.
Rien de plus curieux, du reste, et de plus galant que ces pièces jouées entre amateurs pleins de talent et actrices pleines de grâce. Ah ! elles sont fêtées et gâtées, les comédiennes, lorsqu’elles viennent place Vendôme apporter leurs sourires ! Du reste, on les
gâte un peu partout. Ne vient-on pas de placer, au foyer de l’Odéon, un buste de Mlle Weber par le sculpteur Delaplanche et ne l’offre-t-on pas à l’admi
ration des foules? Après tant de portraits, le buste devait évidemment surgir. Mais des admirateurs résolus de la jeune tragédienne trouvent que ce n’est pas assez — ils vont plus loin — et un Comité s’est formé pour élever une statue à Mlle Weber. La liste de ce Comité sera ultérieurement publiée.
Etonnez-vous après tout cela que la tête leur tourne, à nos comédiennes, et qu’une grande artiste comme Sarah Bernhardt promène ses volontés et ses caprices à travers les théâtres jusqu’au jour où, aphone et épuisée, elle s’arrêtera, regrettant les triomphes passés et le beau temps perdu !
Et, à cette heure de comédiennolâtrie, il se trouve des gens d’esprit pour crier à l’idolâtrie lorsqu’il s’agit de Molière ! Je suis de ceux, je l’avoue, que les compliments de circonstance et les à-propos officiels laissent froid. La meilleure manière de célébrer les grands auteurs, ce n’est pas de rimer plus ou moins richement (ou chichement) quelques strophes en leur honneur, c’est de jouer leurs œuvres.
Mais, enfin, pourquoi crierait-on à la moliérolatrie lorsque, chez nous-mêmes, la wagnêrolatrie fait son
chemin à grandes enjambées et que le wagnérisme devient une religion ?
Ah! une religion, absolument! Je vois des gens qui communient en Wagner avec des yeux extasiés, sous les espèces de la Tétralogie. Nous avons, celte année, publié en allemand, par l’Association wagnérienne, un Petit Calendrier de Bayreulh. C’est un volume de poche (un bréviaire wagnérien) et ça coûte deux francs. L’an prochain nous aurons quelque Catéchisme wagnérien et les Wagnérisles (ils s’ap
pellent eux-mêmes ainsi) expliqueront par demandes et réponses les beautés prodigieuses du Rheingold et du Gœtterdœmmerung !
Grand bien lui fasse! Un wagnéristè forcené, M. Stéphane Mallarmé, a expliqué le plus clairement du monde à ces imbéciles de Français, qui ne com
prennent que ce qui les charme, les grandeurs surhumaines du wagnérisme et voici ce qu’il a trouvé à dire dans un sonnet qu’il faudrait déguster du premier vers au quatorzième :
Trompettes tout haut d’or pâmé sur les vélins, Le dieu Richard Wagner irradiant un sacre
Mal tù par l’encre même en sanglots sibyllins!
Une forte récompense est promise à ceux qui devineront ce rébus wagnérien. En attendant, Molière est un bourgeois qu’on a la bêtise de fêter sur nos théâtres et Wagner est un dieu dont il faut chanter l’hosannah. Qu’on le chante alors, tant qu’on voudra, pourvu qu’il nous soit permis de nous moquer de la niaiserie dc ces fanatismes adorant ainsi le génie qui sait le mieux noyer sous la pluie lente et lourde de l’ennui les plus admirables des inventions musicales.
— Wagner, a dit la marquise de B..., c’est un diamant perdu dans une botte de foin !
En fait de politique, nous avons eu une nouvelle amnistie. L’amnistie est une mesure de clémence qui revient à date fixe, comme les petits pois. A mesure qu’il se produit des condamnés politiques, il se trouve un député pour demander l’amnistie de ces condamnations. La rigueur étant le plus souvent inutile, on ne voit pas ce que l’amnistie a de trop nuisible et on pourrait l’établir, en principe. Elle reviendrait, je suppose, tous les trois mois, comme le terme.
Quoi qu’il en soit, les prisonniers sont libres. Les cadenas n’étant pas des raisons, il faut approuver et regarder... « Bon voyage, disait le Béarnais aux Espagnols défilant sous ses fenêtres, bon voyage, messieurs, mais n’y revenez plus! »
De Clairvaux au Jockey-Club, il y a loin, Dieu merci ! Le Jockey a fait parler de lui dans les feuilles à cause de quelques votes sévères. On a cru, un moment, que le Jockey ne recevrait plus désormais aucun candidat. Des notes ont paru, ça et là, discutant pour ou contre.
— Comment font les journalistes pour savoir ce qui se passe chez nous? sc demandait le comité.
Le général de X... a eu ce mot :
— Messieurs, les journalistes, c’est comme la poussière : cela entre partout.
Et on n’appelle plus, depuis ce temps, dans le monde, le petit de /,... qui passe pour avoir des accointances dans les gazettes, que Grain de Poussière.
Rastignac.
COURRIER DE PARIS