LE BARON DE SORIAC


I
Le vicomte Arthur du Haget était assis, un matin de printemps (il y eut par ha
sard un printemps, cette année-là) sur un banc de son jardin.
Ayant laissé éteindre son cigare, il bâillait sur un journal et il rêvait, les yeux ouverts, sans rien regarder.
Il y avait près de deux ans que M. du Haget ôtait venu se fixer à la campagne, pour s’y réfugier contre une des plus grandes douleurs humaines, la mort, après quelques mois de mariage, de sa jeune femme, qu’il avait épousée par amour et que Paris et le monde où ils avaient vécu lui rappelaient, à chaque instant, en ravivant son chagrin.
Le calme des champs, cette vie tranquille, monotone, si l’on veut, mais régulière comme le temps dans sa marche, l’application de son intelligence à la culture et à l’embellissement de cette terre, dont il portait le nom, encore vénéré parmi les habitants de ce pays, peu ouvert aux idées modernes, la dis
traction de la chasse et des chevaux , quelques visites de bon voisinage, tout cela, bien plus que le tourbillon parisien, lui avait apporté un grand soulagement.
Ainsi rêvant, il vit poindre dans l’avenue la blouse bleue et la casquette de cuir du facteur des postes, ce modeste fonctionnaire dont l’arrivée quotidienne vous relie au reste du monde habité et devient un événement et une des distractions de la vie à la campagne.
Parmi ses lettres, une était ainsi conçue :
« Que fais-tu donc, mon cher ami? voilà plus de « deux mois que nous ne t’avons vu ! Est-ce que tu « n’es pas las de cette vie de sauvage ? Ma femme et « ma belle-mère te rappellent ton engagement de « nous donner une quinzaine et, moi, j’aurai peut« être à te consulter sur une affaire assez délicate. « Nous ne te promettons pas des journées folles, « mais nous ferons de notre mieux pour te distraire... « A toi, de cœur,
« Jules de Soriac ».
train d’organiser mon matériel de la chasse aux ortolans; c’est une besogne que tu as souvent faite avec moi autrefois, t’en souviens-tu?
— Tu es toujours jeune, toi! et cela t’amuse encore?
— Non, pas précisément, mais c’est la tradition de la maison... A la campagne, chaque saison ramène les mêmes occupations, les mêmes ennuis peut-être, comme à la ville, mais ici d’un genre tout différent... Allons! je suis à toi, tu dois avoir besoin de te ra
fraîchir, comme moi du reste;... il commence à faire chaud.
— Mais non, j’attendrai l’heure du dîner.
— Mon ami, on ne dîne pas ce soir, on soupe, — mais seulement à huit heures et probablement au
jourd’hui à neuf heures, ma femme est allée à la ville avec sa mère et le capitaine. On n’arrivera pas avant la nuit, on changera très certainement de robe pour te faire honneur, vous perdrez une heure en compliments et en bavardages, et il ne sera pas loin de neuf heures quand nous serons servis. Ainsi, mon cher Arthur, si tu veux me croire, nous n’avons rien de mieux à faire que d’aller manger deux tranches de pâté et une aile de poulet-froid, en les arro
sant convenablement d’une bouteille de ton vieil ami, mon vin blanc de 1854.
Ils passèrent à la salle à manger :
— Quel est donc ce capitaine dont tu me parlais tout à l’heure dit le vicomte, je te connaissais bien
une belle-mère, qui n’en a pas? mais je ne te savais pas de capitaine...
— Tu ne te souviens pas de Paul Duval, le fils de notre défunt régent, à qui nous faisions porter nos carniers à la chasse et nos lignes à la pêche?
— Oui, et que ton père, plus tard, recueillit au château, fit élever, puis entrer à Saint-Cyr... Ah! c’est lui qui est le capitaine. Pardieu ! tu me rap
pelles que, le jour de l’an, j’ai reçu une belle carte armoriée au nom de Paul du Val, capitaine-com
mandant au e... régiment de dragons; j’étais fort intrigué et...


— C’était le capitaine!


— Bon! Mais du Val? mais l’écu d’argent au cheval effaré, de sinople, cantonné d’azur à l’épée d’or en pal?
— Je te dis que c’est le capitaine! Ma belle-mère, (tu sais qu’elle connaît à fond toutes les origines et alliances de nos anciennes familles) a découvert qu’il avait le droit de s’appeler du Val; un de ses an
cêtres, gentilhomme du Forez, après la révolution de l’édit de Nantes, vint s’établir dans ce pays, s’y maria...
— Enfin, c’est notre ancien petit commissionnaire Paulet?
— Eh! oui! laisse-moi donc dire! Il fut blessé et fait prisonnier à Sedan ; il vient de rentrer d’Alle
magne, et il est ici en convalescence chez sa vieille mère; mais tu comprends que nous le gardons presque toujours au château. Tu verras, c’est un bel homme, très bon enfant, quoique assez petit com
pagnon à table et à la chasse; mais musicien, dit-on, aimable avec ces dames qui en raffolent, ma bellemère surtout, à laquelle il récite des tirades de Hugo et de Lamartine; tu dois te rappeler que la.pauvre femme a cette manie et le capitaine dit les vers à merveille, paraît-il, aussi...
Jules était parti sur la monographie du capitaine du Val, quand un roulement de voiture fit crier le sable de l’avenue.
Ils sortirent pour recevoir ces dames.
M. du Haget et elles étaient d’anciennes connaissances; il embrassa la mère, donna une poignée de main à la fille, et se tournant vers le capitaine, que Jules lui présentait :
— Capitaine, lui dit-il avec une franche cordialité, je suis heureux de renouveler connaissance avec vous ; vous avez bien voulu vous souvenir de moi et
j’ai à m’excuser de ne pas vous avoir retourné une de mes cartes. J’espère que vous n’en garderez pas rancune à un vieil ami de votre père, et à un compagnon de votre enfance.
Leurs mains se touchèrent, mais sans étreinte; le capitaine du Val avait pris un air gourmé ; il répon
dit par une phrase banale, pendant qu’on entrait un salon déjà éclairé, car la nuit tombait.
La tenue ultra correcte du capitaine, qui semblait sortir d’une boîte à gants, et l’appel de ces dames à leurs femmes de chambre firent jeter les yeux à Arthur sur son costume gris de voyage, auquel il n’avait pas eu le temps de songer.
Il s’esquiva, pendant que Jules, devinant le motif de sa fuite, lui criait :
— Mais où vas-tu donc ? tu es bien comme cela, où diable vas-tu? je t’assure que tu es très bien... Tu vas me forcer à aller m’habiller aussi !... La peste
soit des femmes et de leur étiquette !... Il faudrait toujours être tiré à quatre épingles... Ma foi! tant pis.!...
Et il se renfonça dans son fauteuil, en roulant une cigarette.
Moins de vingt minutes après, M. du Haget reparut ganté et tout de noir habillé, en même temps que Mme de Méjan (c’était la belle-mère), en robe de soie noire, entrait par l’autre porte.
La bravoure de Jules ne tint pas contre l’œil foudroyant dont elle l’enveloppa, lui, sa cravate bleue, à nœuds flottants, son veston court et son pantalon de raccommodeur de cages à ortolans.
— Ah ! quelle tyrannie ! murmura-t-il entre ses dents, en manière de protestation, et il partit en courant.
Il n’était pas encore de retour, quand sa femme fit son entrée en robe mauve à longue traîne (c’était encore la mode), mais courte de corsage.
O simplicité rustique! ô mœurs sans façons! 6 douce familiarité de la vie à la campagne, qu’êtesvous devenues?
Jules de Soriac arrivait endimanché, raide dans son faux col, tirant ses manchettes.


On annonça que le souper était servi; — il était neuf heures.


Le souper, qu’on aurait pu appeler un grand dîner, était copieux, suivant l’ancienne et hospitalière mode provinciale, et délicat à la fois.
Il se prolongea longuement, et nous profiterons de ce temps pour crayonner nos personnages avant leur entrée en scène.
M. du Haget, le premier présenté à nos lecteurs, saisissait à première vue par son grand air; c’était un homme de trente-cinq ans, d’une taille élancée et souple; sa figure ouverte et franche rappelait celle d’Henri IV; ses yeux clairs, au regard droit, son nez aquilin et sa barbe châtaine, naturellement poussée
en éventai], contribuaient à cette ressemblance, que l’on trouvait plus complète, quand on savait que le
vicomte descendait, par une de ses aïeules, d’une branche de la maison d’Albret.
Malgré trois ans de séjour non interrompu à la campagne, M. du Haget était demeuré Parisien, Parisien d’accent, de manières, d’esprit et de tour


nure ; ses habits, exempts de recherche, mais sim


ples et d’un goût parfait, sortaient des bons faiseurs et étaient portés avec cette aisance de vieux Paririsien, que les provinciaux, même ceux du meilleur monde, ont tant de peine à acquérir.
Le maître de la maison, Jules de Soriac, était du même âge que son ami; de taille moyenne, mais bien prise, il n’avait pas l’aspect aristocratique de M. du Haget, mais tout en lui dénotait le parfait gentilhomme ; son visage avenant et placide où respiraient la loyauté et la bonté, son parler un peu non
chalant, un certain laisser-aller dans son attitude, annonçaient une nature amie de la paix et de la tranquillité, et semblaient accuser un manque d’é­ nergie ; mais ses yeux bleus, empreints d’une inex


primable douceur, avaient parfois des éclairs d’acier,


qui changaient l’expression de son visage, et l’on devinait alors qu’on était en présence d’un homme d’autant plus fort qu’il élait maître de lui.


La place de maîtresse de maison, en face de M. de Soriac, était occupée par sa belle-mère.


Mme de Méjan, des marquis de Loupiac de Fontroche, avouait ses quarante-six ans; elle avait été fort belle et elle Tétait encore, surtout par son air de distinction suprême. Veuve à vingt-huit ans, elle n’avait pas eu le temps de songer à se remarier, voulant se consacrer toute entière à sa fille unique et à la reconstruction d’une fortune très compro
mise. Le mariage de cette fille adorée avec le plus riche parti de la contrée, le baron de Soriac, dont
— Parbleu ! se dit Arthur, cela est vrai, je vis comme un sauvage, et je n’osais m’avouer que je suis prêt à m’ennuyer. Jules est un excellent ami, mon camarade d’enfance, ces dames sont charmantes. Je finirais par m’abrutir en plein dans ma soli
tude...On labourera bien mes vignes sans moi; huit jours de distraction me remettront... Hélas ! il n’est donc pas de regrets éternels !
Le lendemain, M. du Haget arrivait, une heure avant la nuit, au château de Soriac, dans le fin fond de l’Armagnac, de cette partie que nous appelons l’Armagnac noir.
Que ce mot ne vous effraie pas.
Le château de Soriac est un vrai château. Ceci est à noter, car dans notre Gascogne, toute maison de campagne élevée d’un étage et garnie de contrevents peints en gris ou en vert s’appelle château.
Soriac a grand air avec sa grosse tour carrée et les quatre tourelles à clochetons, au sommet d’un coteau couvert de vignes ; le soleil du levant et du midi inonde sa façade ; un grand bosquet de vieux chênes et d’ormeaux l’abrite contre les vents du nord et de l’ouest. A ses pieds, parmi d’immenses prairies où s’alignent les peupliers, serpente la petite rivière de la Bouze ; un étang de trente hectares étincelle entre les arbres dans la plaine, et l’œil s’étend à perte de vue dans un vert horizon de vignes, coupées çà et là de champs, de futaies et de landes, d’où émergent les maisons blanches et les clochers d’ardoise des villages.
Vous voyez que ce n’est déjà pas si noir.
M. du Haget trouva son ami Jules de Soriac dans une salle attenant aux remises; il était assis sur une chaise basse, au milieu d’un monceau de petites cages d’osier, dont il paraissait passer une inspection minutieuse, en compagnie d’un domestique.
— Ah! que tu es aimable d’être venu! lui dit M. de Soriac en l’embrassant, pardonne-moi de te recevoir ici et dans cet équipage... tu me vois en