nombreuses rizières, des champs parfaitement, cultivés et d’une fertilité remarquable, présente un coup d’œil vraiment enchanteur. Ces champs sont séparés entre eux par de petites mottes de terre symétrique
ment disposées en carrés, à intervalles égaux, comme pour y loger plus commodément le dieu Terme.
La ville est loin de déparer le cadre.
Elle est divisée en un certain nombre de quartiers dont chacun est affecté à une industrie différente. Au milieu est la citadelle, dont un de nos dessins représente la tour, et où à peine débarquée se rendit aussitôt la troupe du commandant Dujardin. Jusqu’à l’évacuation qui suivit le traité de paix, le pavillon français flotta au sommet de cette tour.
Entièrement construite en briques recouvertes d’une espèce de ciment coloré en noir, elle présente
un aspect étrange. Sa masse sombre est cependant égayée un peu par trois rangées de blanches balustrades circulant autour de la construction. La pre
mière, en commençant par le bas, est également en briques, assemblées de manière à former une croix. Quatre entrées donnent accès dans la tour : deux es
caliers aboutissant à la première balustrade, et deux portes latérales. Une pagode située à droite servit de campement à la 39e compagnie du 4e régiment d’in
fanterie de marine, qui vécut ainsi durant quelque temps dans la haute familiarité des Bouddhas, des Brahmas et des dragons de bois ou de pierre, hôtes vénérés du lieu, du moins en apparence.
Non loin de cette même tour, on voit un gigantesque banian, plusieurs fois séculaire, dont les ramifications couvrent un large espace de terrain.
La citadelle d’Ha-Noï, au centre de laquelle se trouve la tour dont nous venons de parler, est réelle
ment très-forte, comme nous avons déjà eu l’année dernière occasion de le dire. Elle se développe sur une étendue de près de 16 kilomètres, et est protégée par deux enceintes séparées par un large fossé rempli d’eau.
A peu de distance de la ville d’Ha-Noï se trouve le petit royaume de Royli, qui fut longtemps la résidence des empereurs annamites. Son territoire est défendu par plusieurs citadelles, et des villages mêmes, tels que Fourayes, en possèdent une. Dans celle de ce dernier village, un faible détachement d’infanterie de marine, commandé par un lieutenant, se trouva quelque temps dans une situation critique. Il ne dut son salut qu’à l’arrivée de la colonne expéditionnaire de secours.
En résumé, la double expédition dirigée contre le Tonking n’a pas été perdue; elle nous a ouvert la route de ce pays et, par suite, l’immense marché de la Chine méridionale. Sans doute il reste encore plus
d’un effort à faire pour nous assurer définitivement cet important résultat, mais il n’v a plus là, croyonsnous, qu’une question de temps et de persévérance. Honneur donc à Francis Garnier, à la patriotique ini
tiative duquel, en fin de compte, la France en sera redevable.
« Geneviève de Beabant; » au théâtre de la Gaîté
La nouvelle Geneviève de Brabant n’a rien de commun avec l’ancienne, celle que nous connaissions, la Geneviève à la biche. De par M. Offenbach et le théâ
tre de la Gaîté, c’est aujourd’hui une princesse des mille et un jours et même des mille et une nuits, menant grand train et grand tapage, à travers une enfilade de quatorze tableaux de la plus exhilarante fantaisie.
On n’attend pas de nous sans doute un compte rendu impossible de ce salmigondis, auquel ont collaboré, pour en faire l’œuvre la plus folle, la plus fantastique
et la plus éblouissante que l’on puisse imaginer, l’art du musicien, du costumier, du maître de ballet, du
décorateur et du metteur en scène. On ne raconte pas ces choses-là, on les montre ; et c’est ce qu’a fait très-spirituellement, avec la pointe de son fin crayon, M. Marie, notre collaborateur.
Au centre de son dessin il a placé la seule scène simple, mais non la moins amusante, que Ton ren
contre en cet Alhambra de l’hallucination : celle qui se passe au fond d’un âpre vallon, entre Geneviève éplorée et les deux hommes d’armes chargés de la mettre à mort. Rien de cocasse comme l’intrépide stupidité de ces deux hommes. Autour de ce médaillon on voit, esquissées d’une main légère, les princi
pales scènes de la pièce, et reproduites d’un trait toujours vif les figures de premier plan qui l’animent.
En haut c’est Thérèsa et tout le personnel du ballet du premier acte, bébés et nourrices escortées du piou
piou de rigueur, pour qui les cornes qu’elles portent par-dessus leurs bonnets cauchois n’ont rien de menaçant. A gauche, voilà Geneviève à son balcon, au
pied duquel se trouve le petit marmiton qui sera dans un instant le page que Ton voit tout au bas du des
sin, entre Charles Martel partant en guerre et le traître Goto, regardant de travers le couvre-chef de son maî
tre Siffroy. Enfin, à droite, c’est le cortège de Mme Armicïe, défilant devant elle, couple par couple, d’amoureux bien entendu, de tous les temps et de tous les lieux : Héro et Léfindre, Daphnis et Cliloé,
Othello et Desdémone, Roméo et Juliette, Paul et Virginie, sans compter les amoureux lyriques Raoul et Valentine, Georges et la dame blanche, Sigismond et Rachel, alternant avec les couples du répertoire d’Offenbach ! Il y a bien encore l’apothéose finale avec sa nef aérienne et ses vols d’anges aux ailes d’argent ; mais il n’a pas trouvé place dans le dessin de notre collaborateur, et nous nous arrêtons. Aussi bien, n’en avons-nous pas assez dit pour laisser deviner à qui ne Ta pas vu ce que peut-être ce beau spectacle à bâtons rompus dont la musique est l’âme. En effet, romance par-ci, duo par-là, pot-pourri d’airs tirés d’opéras cé
lèbres, ce ne sont que chansons. M. Offenbach en a mis partout et sans doute il a bien fait puisque, en fin de compte, il a certainement retrouvé dans Geneviève son succès d’Orphée aux enfers.
Magasins du Bon Marché : la galerie des tableaux
Que de fois n’a-t-on pas entrepris de décrire l’ensemble prodigieux et les mille détails d’installation de la maison du Bon Marché! Nous-mêmes, à cette place, avons rendu compte de quelques-unes des mer
veilles créées par M. Aristide Boucicaut (1) ; mais le sujet est loin d’être épuisé et chaque jour y voit ajouter de nouvelles créations.
Tantôt c’est l’édifice qu’on agrandit, qu’on transforme, dont on double d’abord pour en quadrupler ensuite l’étendue et l’importance; tantôt ce sont des
concerts exécutés par les employés de la maison (2) devant un auditoire_de deux à trois mille invités. Hier c’était un bal féerique qui réunissait dans les galeries de la rue Velpeau, subitement transformées en splen
dides salons, quatre mille notabilités du commerce de Paris et des départements.
C’est un salon turc cju’on ouvre à la vente des tapis du Levant, achetés directement en Orient par des employés chargés de faire ce voyage à chaque saison ; c’est une salle de lecture avec plafond peint par Maillart, ornée de marbres par Carrier-Belleuse; c’est un salon-buffet avec fresque par Jobbé-Duval, etc. — L’espace dont nous disposons nous force d’en passer et des meilleurs.
Aujourd’hui c’est une galerie de tableaux que nous visitons.
Cette galerie, récemment ouverte par M. Boucicaut, est un chef-d’œuvre de style et de goût qui fait le plus grand honneur au talent de l’architecte de la maison, M. Boileau fils.
Elle mesure de 15 à 20 mètres de longueur sur environ 7 ou 8 de largeur. La hauteur est prise dans deux étages et d’élégantes baies d’ajourement s’ou
vrant sur les galeries des étages supérieurs forment balcon et permettent d’adtnirer le coup d’œil vu d’en haut.
Le plafond, peint par M. Henry Lévy, contient cinq grandes compositions et de nombreux médaillons. Les corniches et les cariatides sont dues au ciseau de MM. Perrey. Les peintures décoratives ont été exécutées par MM. Valadin et Lucien Feuchères.
Au fond nous remarquons une magnifique cheminée en marbre français, exécutée dans les ateliers de M. Séguin, sur les dessins de M. Boileau fils, et supportant le buste colossal de Colbert.
Des cartouches ménagés le long de la frise contiennent les noms d’inventeurs et de novateurs célè
bres dans l’industrie des tissus, tels que, Antoine et Jean Prost, auxquels on doit le régulateur du métier à tisser; Barthélemy Thimonnier, l’inventeur de la
machine à coudre; J. Guillaume Ternaux, dont le nom est inséparable de l’industrie des châles; Jean Indres, qui trouva la machine à tricoter les bas- Philippe de Girard, le créateur de la filature méca
nique du lin; Christophe-Philippe Oberkampf, qui dota la France de l’industrie des toiles peintes ;
Joseph-Marie Jacquard, le canut de Lyon; Olivier de Serres, le père de notre sériciculture.
C’est le temple de l’Art, élevé par l’Industrie.
Toute cette merveilleuse installation est généreu
(1) Voy. VIllustration du 23 et du 30 mars 1872, et du 10 octobre 187-i.
(2) Lu musique vocale et instrumentale fait partie des distractions du soir, mises à la disposition du personnel de la mai
son. M. Aristide Boucicaut a fondé en outre des cours de langues vivantes, des conférences littéraires, des leçons d’escrime le tout à l’usage de ses employés.


HIYOTOKO


NOUVELLE JAPONAISE
(Suite)
— N’en parlons plus en effet. Il ne s’agissait pas, il est vrai, de vous faire adopter nos cou
tumes, mais d’enrichir par de libres fapports commerciaux votre pays et le nôtre. Mais nos in
tentions ne sont pas assez claires pour vous ; n’en parlons plus. Je considère dès ce moment ma mission comme terminée. Il me reste, illustre prince, à te faire une demande que tu ne me refuseras pas, car il s’agit d’un acte de justice.
— Quelqu’un a-t-il osé t’offenser ? demanda le taïkoun en fronçant le sourcil.
— Non pas moi, grand prince, mais un de tes sujets qui s’est mis sous ma protection et qui est maintenant à tes pieds.
— Tsjoo, dit froidement le taïkoun, a eu tort de croire que pour obtenir justice il était besoin de se mettre sous la protection des étrangers. Tsjoo, parle-moi.
Tsjoo se leva tout tremblant.
— Tu te plains d’avoir été offensé ? — On a brûlé mon yaski.
— Ongazawara, parle-moi.
Le daïmio d’Yokohama, qui faisait partie de l’assistance, s’avança gravement vers le trône, se prosterna et se releva aussitôt.
— Qui a brûlé le yaski de Tsjoo?
— Moi, prince très-illustre, dit avec fermeté Ongazawara,
— C’était son droit, dit le taïkoun en s’adressant à Tsjoo, car ton yaski est son bien et ta per
sonne même lui appartient. Si c’est lui qui a brûlé ton yaski, tu n’as de justice à demander ni à attendre.
— Prince, dit vivement Lavison...... Le taïkoun le regarda sévèrement.
— Prince, je ne suis pas juge des droits et des obligations réciproques de tes sujets. Je ne peux cependant te dissimuler qu’une longue habitude de voir juger autrement fait que je suis pénible
ment impressionné en entendant prononcer un pareil jugement. Tsjoo, d’ailleurs, ne t’a pas en
core tout dit : il a souffert une injure bien plus cruelle en vérité que l’incendie de son yaski, on lui a dérobé sa fille.
— C’est moi, dit simplement le taïkoun. Si tu as peine à comprendre les droits du daïmio sur les biens de ses hommes, tu comprendras sans peine, je suppose, ceux du taïkoun sur les en
fants de ses sujets. Instruit de la fuite d’IIiyotoko, j’ai envoyé mes hommes d’armes à sa pour
suite, et à cette heure la jeune fille se trouve à O-Siro, oû elle n’aura pas à regretter d’être ve
nue; car, malgré les torts de Tsjoo, j’ai résolu de réparer les deux prétendues injures qu’on lui a faites ; je reconstruirai son yaski et je prendrai sa fille au nombre de mes femmes. J’ai dit, ajouta le taïkoun en faisant un geste de la main pour congédier ses interlocuteurs.
Ongazawara, après s’être prosterné de nouveau, regagna sa place. Mais Lavison, outré de cette singulière décision souveraine, insista avec la plus grande énergie.
— Prince, dit-il avec émotion, je crois avoir dit que Tsjoo s’était mis sous la protection du pavillon français. S’il accepte l’arrangement que tu viens de proposer, j’aurai le droit de le mé
priser et de le renier, je n’aurai pas celui de le contraindre. Mais pour être privé du droit de m’entremettre, je dois attendre qu’il ait exprimé sa pensée sur les conditions mie tu lui fais.
sentent mise à la disposition des peintres et des sculpteurs qui désirent y exposer leurs œuvres et se mettre ainsi en rapport avec la nombreuse clientèle qui afflue au Bon Marché. La maison se fait l’intermédiaire gratuit et obligeant entre artistes et ama
teurs, et la mention vendu plusieurs fois répétée sur le catalogue des objets exposés prouve l’utilité pratique de cette entremise.