PETITE COMÉDIE


TOUS MALADES


(Un cabinet de juge d’instruction. Le juge, le célèbre docteur Lombroso, un criminel amené par deux gendarmes).
Scène première.
LE JUGE
Je vous ai mandé, mon cher docteur, pour que vous examiniez ce garçon. Son cas est très compliqué : il a assassiné une vieille femme et il l’a dé
valisée ensuite. Je n’y comprends absolument rien,
et ce qui m’embrouille encore davantage, c’est que ce malheureux a fait des aveux complets. Trouvezvous cela naturel?
LE DOCTEUR LOMBROSO
Il n’y a rien de naturel. (Au criminel.) Montrez-moi votre langue, mon ami (le criminel tire la langue). Oh! oh ! voilà une langue qui indique en effet que nous sommes en présence d’un cas pathologique excessivement curieux. Mais commençons par le com
mencement et étudions d abord les symptômes. Nous disions donc, mon ami, que vous avez égorgé une femme d’un certain âge ?
LE CRIMINEL
Oui. J’avoue, là, mais qu’on me laisse tranquille!
LF DOCTEUR
Que c’est bien une réponse de malade! là, qu on me laisse tranquille !... (Avec douceur.) Voyons, du calme, de la bonne volonté, et on tâchera de vous guérir. Et après l’avoir assassinée, cette femme, qu’avez-vous fait ?
LE CRIMINEL
Faut-il le répéter pour la vingtième fois ? Je lui ai pris son argent.
LE JUGE, au docteur.
Que vous disais-je ? Il avoue... C’est inconcevable.
LE DOCTEUR
Laissez-moi continuer à l’examiner, (il tâte le pouls du criminel.) Vous n’avez jamais de migraines ?
LE CRIMINEL
Quelquefois, quand j’ai trop bu.
LE DOCTEUR
Je m’en doutais. Des crampes d’estomac ?
LE CRIMINEL Le matin, souvent.
LE DOCTEUR
Bon ! Passons au crâne, maintenant. Penchezvous, mon ami, n’ayez pas peur, on ne vous fera pas de mal... (il palpe le cuir chevelu.) Tenez, monsieur le juge d’instruction, vous voyez ce point-ci... Eh bien ! je crois et j’affirme et au besoin je parierais une forte somme qu’il y a en cet endroit adhérence absolue entre la cervelle et le crâne et que, par conséquent, ce gaillard-là qui essaye de dérouter la justice et la science par des aveux ridicules est l’individu le plus irresponsable de ses actes qui ait jamais existé. (Sévèrement.) On ne trompe pas le mé
decin, Monsieur ! (Au juge.) D ailleurs, j’ai apporté mon scalpel et, si vous le permettez, j’espère vous démontrer ce que j’avance à l aide d’un simple trou que je vais pratiquer dans la boîte crânienne... (il sort son scalpel.)
LE CRIMINEL, se reculant.
Ah ! mais non.. Pourquoi faire tant de manières? Je suis coupable, je suis archi-coupable. J’avoue tout ce que vous voudrez. Etes-vous content?
LE DOCTEUR, le regardant en face.
Et vous osez affirmer devant moi que, lorsque vous avez assassiné votre victime, vous saviez ce que vous faisiez?
LF. CRIMINEL
Parfaitement.
LE DOCTEUR
A d’autres, mon ami, à d’autres... Vous raconterez cette histoire à des enfants... Eh ! eh ! mon gail
lard, vous êtes pincé!... (Au juge.) J’ai rarement vu un cas de folie plus caractérisé.
LE CRIMINEL Je suis fou, moi?
LE DOCTEUR
A lier, mon garçon. (Au juge.) Nous allons à présent nous occuper dès phénomènes ataviques, mon
sieur le juge d’instruction. Ils sont de la dernière importance. Il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple qu’un fou n’ait pas eu d’autres fous dans sa famille. Vous autres magistrats, vous demandez aux cou
pables : « Que faisiez-vous dans la nuit du ...T» Nous autres savants, c’est dans la nuit des temps
que 110US Cherchons llOS preuves. (Se tournant vers le
criminel.) Je vais vous poser une question, faites bien attention à ce que vous allez répondre.
LE CRIMINEL Je vous écoute.
LE DOCTEUR
Que faisaient vos ancêtres vers le milieu du dixhuitième siècle? Ne vous troublez pas, et surtout n’essayez pas d’invoquer un alibi.
LE CRIMINEL Vers le milieu?...
LE DOCTEUR Ils étaient fous, n’est-ce pas?
LE CRIMINEL
Hum! je n’oserais pas l affirmer.
LE DOCTEUR
Ah! çà, vous moqueriez-vous de la justice? Vous voudriez me faire accroire, à moi, que l’arrièregrand-père de votre père n’était pas fou?
LE CRIMINEL Hum !
LE DOCTEUR
Ou le grand-père de votre père?
LE CRIMINEL Dame !...
LE DOCTEUR
Ou votre grand-père lui-même ou peut-être votre père? Voyons, je ne vous demande pas grand chose, dites-moi simplement que votre oncle était fou, rien que votre oncle, votre petit oncle... ou votre tante...Eh! Eh! elle était folle, cette bonne tante!...
LE CRIMINEL
Je ne peux pas vous dire ça. Je suis un enfant trouvé et je n’ai jamais connu mes parents.
LE DOCTEUR, triomphant.
Eli! parbleu! voilà qui arrange tout... Enfant trouvé! je n’osais pas espérer ce résultat. Pauvre garçon ! Votre père était fou et probablement aussi
le père de votre père. (Au juge.) Je ne serais même pas surpris s’il y avait eu des fous dans cette fa
mille à l’époque des croisades. (Au criminel.) Allons! allons! mon ami, il faut venir avec moi, nous vous guérirons.
LE CRIMINEL En prison?
LE DOCTEUR
Mais non, pas en prison, chez moi, dans une chambre donnant sur un grand jardin. Vous serez très bien soigné...
LE CRIMINEL On ne me guillotinera pas?
LE DOCTEUR, le grondant doucement.
Voulez-vous bien ne pas vous mettre de pareilles idées en tête ? Je vous dis que vous serez là comme chez vous...
LE CRIMINEL On est nourri ?
LE DOCTEUR
Deux repas par jour. Le matin, des œufs à la coque, une côtelette... Le soir, un plat de viande et un plat de légume... Un doigt de vin dans un verre d’eau...
LE CRIMINEL
Mais alors, je crois bien que je suis fou ! Vive le docteur !
LE DOCTEUR, essuyant une larme. Pauvre garçon !
Scène II
LE DOCTEUR, LE JUGE, PUIS UN CAISSIER
LE JUGE
C’est merveilleux ! Pendant que vous êtes là, mon cher docteur, il faut que je vous consulte sur une autre affaire. Figurez-vous que l on vient d’arrêter le caissier d’une grande maison de commerce, qui avait filé, il y a quelques mois, à Bruxelles en em
portant la caisse. C’est d’autant plus curieux que, jusqu’à ce moment-là, on n’avait jamais rien eu à lui reprocher : c’était un employé modèle, très exact, et puis un beau jour...
LE DOCTEUR, souriant
Cela vous étonne parce que vous n’ètes pas un médecin. Savez-vous ce que c’est que votre caissier?...
LE JUGE
C’est un caissier infidèle, probablement.
LE DOCTEUR, haussant les épaules.
Infidèle! Ça ne signifie rien, infidèle... Ah! on a vite fait aujourd’hui de dire d’un homme qui emporte la caisse : « C’est un caissier infidèle ! »
LE JUGE Qu’est-ce alors ?
LE DOCTEUR
C’est, selon toutes les probabilités, un individu atteint de folie cleptomanique, folie qui consiste à dérober soit des objets, soit des valeurs, et à se les approprier sous l’empire d’une force irrésistible, laquelle a son origine dans une circonvolu
tion cérébrale qui est à quatre centimètres et demi de l’os frontal.
LE JUGE
Comment expliquez-vous alors ce départ pour Bruxelles ?
LE DOCTEUR
C’est une variété de la folie cleptomanique, la folie cleptomanique bruxelloise, la plus difficile à guérir. D’ailleurs, montrez-moi votre homme...
LE JUGE Introduisez l’accusé.
LE DOCTEUR
Bonjour, mon ami, bonjour. Quel temps fait-il à Bruxelles?
LE CAISSIER Un vilain temps.
LE DOCTEUR, au juge.
C’est bien la bruxelloise. (Au caissier.) Et qu’en avezvous fait de cet argent que vous avez pris? Où l’avez-vous placé ?
LE CAISSIER Je l’ai dépensé.
LE DOCTEUR
Avec des femmes peut-être? (Au juge.) Ecoutez bien ce qu’il va répondre. Si c’est vraiment un cleptomane, il l’aura dépensé avec des femmes.
LE CAISSIER En effet, avec des femmes.
LE DOCTEUR, au juge.
Là ! Autre chose : ce genre de fous est très im
prévoyant. Nous allons voir. (Au caissier.) Avez-vous au moins pensé à mettre un peu d’argent de côté pour vous faire soigner?
LE CAISSIER, étonné. Pour me faire soigner? Ma foi...
LE DOCTEUR
Il n’y a pas songé, le malheureux ! Heureusement, mon ami, vous êtes tombé entre les mains de la
justice et l’on vous soignera gratuitement. (Au juge.) Je vais l’emmener avec l’autre et je leur donnerai
deux pavillons voisins. (Serrant la main du caissier.) Oll vous guérira, mon ami,mais,une autre fois, mettez un peu d’argent de côté.
Alfred Capus.