LES TABLEAUX DU PRINCE SCIARRA
La presse s est beaucoup occupée depuis quinze jours des tableaux enlevés à la collection du pi’ince Sciarra, et de leur disparition aussi subite que mystérieuse. Peut-être nous saura-t-on gré de le
ver un coin du voile qui a dérobé aux yeux de la police italienne cette troublante disparition ; mais, avant de raconter comment elle s’est effectuée, quelques explications paraîtront sans doute nécessaires.
« L Italie vit de son passé » a dit Mm8 d Agoult. Le fait est que si la péninsule se voyait brusque
ment destituée dp ses monuments et de tous les trésors d art entassés sur son sol, le nombre des touristes qui affluent chaque année de l autre côté des Alpes diminuerait dans des proportions singu
lières, et l industrie des maîtres d hôtel, la seule qui soit demeurée prospère, péricliterait à son tour.
C est ce qu’a parfaitement compris le gouvernement italien, et c’est de cette constatation écono
mique mêlée de préoccupations patriotiques, qu est née la loi sur l exportation des œuvres d’art et celle des fidei-commis dont nous avons parlé dans notre numéro du 23 novembre dernier.
Mais le gouvernement devait s’attendre à des déceptions. Dans notre numéro de novembre, qui contenait la reproduction du « César Borgia » de la fameuse galerie Borghèse, dont la disparition lit tant de bruit, nous avons dit la nécessité où se trou
vaient plusieurs des plus illustres familles d’Italie, ruinées par la spéculation, de se séparer de leurs œuvres d’art, en dépit de la loi et malgré la sur
veillance des agents du gouvernement. C’est ce qui est advenu au prince Sciarra, qui pour nepas mou
rir de faim s’est vu obligé d’expédier quelques-uns de ses tableaux à l étranger.
Tous ceux qui ont visité Rome connaissent l’admirable collection Sciarra. Nous n’avons pas l in
tention d’en dresser le catalogue, le gouvernement italien s’étant chargé de ce soin, ainsi que les créanciers du prince. Mais ces deux inventaires diffèrent sur un point et le second moins complet que le premier ne mentionne pas les dix toiles qui présentement sont en notre pays, et qui depuis quinze jours ont tant fait parler d elles.
Ces dix tableaux étaient suspendus dans la chambre du prince. Cette chambre, située au fond de la galerie, en était séparée par une superbe tapisserie masquant la porte faisant communiquer les deux pièces. L oflicier ministériel chargé opérer la saisie au nom de créanciers, qui réclamaient au prince dix millions, distrait sans doute par la magnificence des richesses dont il faisait le recolle
ment, omit de relever la tapisserie. Ce fut cette impardonnable omission qui engagea le prince à
mettre en sûreté les tableaux que le mandataire de ses créanciers traitait avec un dédain inexplicable.
Dès la fin de décembre, emballés soigneusement dans des caisses à double fond, présentant l’ap
parence des malles les plus inoffensives, ces
peintures prirent le chemin de la frontière. Par deux fois Une grande dame romaine, célèbre par son charme et par sa beauté, fit le voyage de Paris, traînant à sa suite les coffres machinés, qui passèrent quatre fois à la douane sans éveiller l’at
tention de personne, et sans qu’il vînt à l’esprit des agents les plus soupçonneux que ces robes de ve
lours et de soie, que ces lingeries brodées, aux par
fums capiteux, cachaient à leurs yeux des trésors suspects. Chaque fois un emballeur du quartier Gaillon, dont nous pourrions citer le nom, fut chargé d’ouvrir le compartiment secret et de rendre à la lumière les précieuses peintures.
Ce fut seulement au milieu du mois de mars qu une indiscrétion révéla au gouvernement italien et aux créanciers du prince la disparition inexpliquée de ce qu’ils considéraient à tort ou à raison
comme un gage. Leur étonnement mêlé d indignation fut d’autant plus douloureux que les dix ta
bleaux absents, dont nous offrons la reproduction à nos lecteurs, représentent une fortune.
Ce n’est pas, en effet, au poids de l’or, c’est au poids des billets de banque qu’il faudrait payer ce Saint-Sébastien, une des œuvres les plus par
faites qui soient sorties des mains du Pérugin. Le Joueur de violon, qu il soit de Raphaël dont il respire le style, ou de Sébastien del Piombo, comme le prétendent certains critiques, est digne d’un grand musée. Les quatre portraits que Titien a groupés sur une même toile sont d’un réalisme puissant et superbe qui leur assigne une place à part dans l’œuvre du chef de l’école vénitienne. La Madeleine du Guide peut compter parmi les bons mor
ceaux de ce maître allangui. La gracieuse allégorie Modestie et Vanité, quoiqu’elle se rapproche beau
coup plus du faire de Bernardino Luini que de celui de Léonard de Vinci à qui elle est attribuée, n’en constitue pas moins une page précieuse à plus d un titre. On en pourrait dire autant de la Bella donna placée sous le nom du Titien, bien qu elle soit vrai
semblablement de Palma Vecchio, et à plus forte raison de la tête d’homme signée de Mantegna et qui pourrait bien être de Bonsignori. Nous n’insis
terons pas sur la qualité et les mérites de la Vierge
de Fra Bartholomeo, des Joueurs de Michel-Ange de Caravage et de la Sainte Famille de Francia. Nous n’avons pas à signaler la valeur d œuvres si connues.
L’ardeur que le gouvernement italien apporte à leur poursuite dit assez, au reste, quel prix il at
tache à leur revendication. Dès qu’il a connu leur disparition, il a lancé ses meilleurs limiers surla
trace des fugitifs. Ces agents, toutefois, ont fait preuve de plus de dévouement que d’adresse. Ils se sont mis en rapport ici avec une agence poli
cière, et Tricoche assisté deCacolet a espionné, fllé, surveillé nuit et jour le prince, ses amis et ses do
mestiques, Si bien que ceux-ci ont dû se plaindre au préfet de police, et que les surveillants ont été surveillés à leur tour.
Toutes ces menées ténébreuses, toutefois, étaient bien inutiles, et, pour éviter à ces policiers ama
teurs de nouvelles démarches compromettantes, nous pouvons leur révéler que les dix tableaux qu’ils recherchent avec une si débordante activité sont à l heure présente entre les mains d’un richis
sime baron israélite qui ne s’en dessaisira pas, croyons-nous, quelque envie que le gouvernement italien témoigne de les voir rentrer au bercail. E finita la comedia !
Henry Havard.
LEONARD DE VINCI. — « Modestie et Vanité. »
MICHEL-ANGE DE CARAVAGE. — « Les Joueurs. »