les places sont prises, je fie sais comment et je ne sais par qui. L’amateur disparaît à peu près comme le perron de Tortoni et est remplacé par le rastaquouère qui est à lui ce que le bouillon est au glacier.
Jamais amateur n’aurait dit à une comédienne sur le retour ce que disait un jeune monsieur à Mme D... Celle-ci avait écrit, au bas d’un portrait d’elle, ces deux mots mélancoliques : Tout passe!
— Que voulez-vous, Madame! dit le jeune monsieur après avoir examiné le portrait et l autographe. On ne peut pas être et avoir été.
— Je vous demande pardon, lit-elle. On peut avoir été un parfait imbécile et l’être encore !
Je ne suis pas bien sûr que le jeune homme, qui n’est pas un amateur d’autrefois, ait bien compris. Et maintenant, un salut à Chêne-Royal!
Chêne-Royal est le vainqueur de Chantilly. Chêne- Royal sera peut-être le triomphateur du Grand- Prix. Chêne-Royal est pour le moment aussi cé
lèbre que Paulus qui nous revient, et que Sarah qui nous quitte, battant Coquelin sur le turf de Londres. Chêne-Royal serait interviewé et surinterviewé si Ton interviewait les chevaux.
Et préparons-nous à la fête des Heurs!
Les Victimes clu Devoir ont un jour par an où Paris s’occupe d’elles comme l’Académie s’occupe de la vertu, tous les douze mois. C’est peu. Heureu
sement que les gens de devoir font leur devoir comme les chiens du Mont Saint-Bernard sauvent les voyageurs : par instinct. Si l’on attendait une récompense pour faire le bien, on l’attendrait longtemps.
Rastignac.


TRENTE-CINQ MINUTES


C’était vers la fin du mois de mai, et je cherchais aux environs de Paris, pour y passer l’été, une pe
tite maison dans quelque lieu frais, et pacifique. J’allais ainsi à l’aventure, ayant déjà parcouru, sans rien trouver à mon goût, les bords de la Seine, que déshonorent les guinguettes et les bals publics; puis la campagne délicieuse qui s’étend autour de Versailles, mais dont les routes, les bois et les claires rivières ont un peu de la majesté gênante de cette ville. J’avais aussi traversé l’admirable vallée de Chevreuse, que le chemin de fer de Sceaux
sépare de la capitale. Enfin, je fus séduit un jour par l’aspect pittoresque d une station sur la ligne de l Est, entre Lngny et Meaux, d où l on dominait le large cours de la Marne. Je m’y arrêtai et je de
mandai à un employé de la gare s’il connaissait des habitations à louer dans le pays.
— Pas grand’chose, monsieur, me dit-il. Et il sembla réfléchir.
— Pourtant, il y a la maison du père Perrin à Cliigny qui a été louée.l’année dernière à des Parisiens. Je crois qu’elle est libre cette année-ci.
— Est-ce près de la rivière, Cliigny?
— C’est sur la hauteur, mais en descendant on est à la Marne tout de suite.
Je songeai : « Voilà peut-être mon affaire ».
— Et à quelle distance de la gare est Cliigny?
— Il faut de trente à quarante minutes à pied... trente-cinq minutes... oui, il ne faut certainement pas plus de trente-cinq minutes. Je le remerciai.
— Le chemin est très facile, ajouta-t-il. Vous n’avez qu’à suivre cette route qui est là devant vous, puis vous,traverserez le petit bois que vous apercevez là-bas, et vous découvrez Cliigny. Tout le monde vous indiquera la maison du père Perrin.
Je me mis en marche. Il n’y a rien de plus trompeur à la campagne qu un petit bois au bout d’une route, et j’allais depuis un quart d’heure que le petit bois m’apparaissait toujours à une bonne distance. Je jetai un coup d’œil aux alentours pour voir si je ne confondais pas avec un autre petit bois plus
rapproché. Mais c était le seul : d’ailleurs la route y conduisait tout droit, et aucune erreur n’était possible. Je me rappelai les paroles de l’employé. En sortant du hois, je trouverais Chigny qui ne de
vait pas efi être fort éloigné, puisqu’on arrivait du village à la gare en trente-cinq minutes.
J’atteignis les premiers arbres quelques minutes après avoir fait ce raisonnement. Mais, comme là plusieurs chemins parcouraient le bois dans des directions différentes, je fus d’abord embarrassé. Heu
reusement, j’avisai une charrette qui s’avançait au pas. A un signe que je fis, le charretier arrêta son cheval. Je lui demandai laquelle des routes’menait à Chigny.
— J’en viens tout justement de Chigny, me ditil. Vous n’avez qu’à prendre la môme route que moi, tenez, celle-là, à gauche.
— Elle y va directement?
— Pas moyen de vous tromper. Quand la route quitte le bois, c’est Chigny.
— Sur la hauteur, n’est-ce pas? Il sourit légèrement :
— Oui, sur la hauteur. Oh! vous connaissez déjà, le pays?
— Un peu... je me suis renseigné. Et, consultant ma montre :
— Ça doit être à deux pas d ici, maintenant, Chigny?
— Chigny? dit-il en haussant les épaules, c’est comme si vous y étiez... Vous en avez pour trentecinq minutes, tout au plus, en vous promenant...
Je le remerciai : il donna un coup de fouet à son cheval et s’éloigna. Je pensai j’avais mal en
tendu l’employé de la gare et qu il avait voulu dire qu’il fallait trente-cinq minutes jusqu’au petit bois et trente-cinq autres minutes jusqu’à Chigny. Ce n’était pas une erreur bien grave : d’ailleurs il est aussi un fait certain, c’est que les employés des petites stations de chemin de fer ignorent d’habi
tude la topographie des pays environnants. J’avais déjà fait cette remarque plusieurs fois au cours de mes excursions. Celui-là donc pouvait parfaite
ment m’avoir indiqué le chemin un peu au hasard. En tous cas, il n’était que trois heures de l’aprèsmidi et j’avais largement le temps de regagner le train de sept heures après avoir visité la maison du père Perrin.
J’entrai dans le bois, un de ces délicieux bouquets d’arbres, à l’ombre épaisse, plantés ça et là dans la Brie et taillés dans la vieille forêt centrale
d’Armainvilliers. Et je marchai lentement pour goûter la fraîcheur d’un vent léger qui dérangeait à peine les feuilles.
Le bois était long; l’allée que je suivais aboutissait brusquement à une vaste étendue semée de blés et d’avoine, verte et plate à perte de vue. Aucune hauteur n’en coupait la monotonie : on n aper
cevait pas le moindre village. Seule, une cahute destinée à placer des outils et complètement fer
mée se dressait à quelques pas de moi, à l’entrée de ce désert. Il y avait une heure au moins que je
marchais. Je me reposai un instant, me proposant ensuite de revenir tout simplement à la station, quand je vis sortir d’un taillis une paysanne qui
portait des herbes dans son tablier, suivie de deux petits enfants qui tenaient à la main des fleurs prin
tanières. Ce tableau champêtre m’enleva mes idées de fuite, et je m’avançai vers la paysanne mon chapeau à la main.
— Où est donc Chigny?On m’avait dit qu’en quittant le bois on apercerait Chigny. Est-ce que je me suis égaré?
— Mais non, monsieur. Chigny est par ici... Et elle désignait le côté gauche du bois.
— Seulement vous avez dû vous tromper de chemin au carrefour de la belle étoile. Vous avez continué la route, il fallait prendre le sentier.
— Alors, pour aller à Chigny?
— Vous suivez ce sentier-ci, le long du bois, vous tournez à gauche et vous traversez la rivière. Chigny est de l’autre côté.
— Il y a un pont à la rivière? insisté-je méfiant. — De trois arches, monsieur.
— Et dans combien de temps serai-je à Chigny? Elle me regarda comme pour calculer la vitesse de mes jambes et répondit ;
— Oh! ce n est pas loin. Il vous faut trente-cinq minutes.
Je fus interloqué. Ce chiffre commençait à me paraître bizarre, et ces trois étapes de trente-cinq
minutes chacune, entre la gare et le village, étaient vraiment un phénomène assez curieux. Je conçus le soupçon que la paysanne se moquait de moi. Mais comment aurait-elle su que l’employé de la gare et le charretier m’avaient affirmé, eux aussi, que je serais à Chigny dans trente-cinq minutes ; et
quelle probabilité qu’une paysanne, un charretier et un employé de chemin de fer aient pu se con
certer pour faire une farce à un Parisien qui venait dans un pays pour la première fois ? Il n’y avait là évidemment qu’une simple coïncidence que la fatigue, la chaleur et l’énervement me faisaient envisager de travers.
Le soupçon disparut bientôt de mon esprit. Je longeai pendant une demi-heure le sentier que m’a­
vait indiqué la paysanne, puis je pris une route qui descendait jusqu’à la rivière et j’essayai de m’o­
rienter. La route filait de nouveau entre des champs plats et mornes qui se perdaient dans l’horizonj; en face, sur un coteau distant d’à peine 5 ou C00 mè
tres, je voyais un groupe de quatre maisons qui
ressemblaient plutôt à une ferme et à ses annexes qu à un village. Néanmoins, ce pouvait être.Chigny, à la rigueur.
Je perçus tout à coup un bruit de chansons du côté de la rivière. C’étaient des blanchisseuses penchées sur le courant. Je m’approchai.
— C’est bien Chigny, là devant, mesdemoiselles? L’une d’elles répondit :
— Non, c’est le hameau de B ray. Chigny est après. — Et à quelle distance ?
Trois voix reprirent à la fois : — Trente-cinq minutes !
J’étais stupéfait et presque inquiet. Il y avait du fantastique dans cette aventure. Pourquoi les blan
chisseuses disaient-elles comme la paysanne et le charretier? Je demandai encore :
— Et la maison du père Perrin, la connaissezvous?
Il n y eut qu’un cri.
— Je crois bien ! c’est la plus belle du pays ! — Elle n est pas louée?
— Pas encore ! Mais ça ne.tardera pas. Il vient des Parisiens toutes les-années.
Je saluai et je m’éloignai. Je franchis ée pont et je m’arrêtai au hameau de Bray, chez l’aubergiste où je bus n’importe quoi. Je combinai que si j’étais à Chigny dans dix minutes, je pourrais encore prendre le train et je m’informai au patron.
— Où est Chigny ?
Il étendit la main : — Là.
Combien de temps pour y aller? Il prononça d une voix naturelle : — Trente-cinq minutes a peine...
La colère me gagnait. Je regardai le cabaretier qui avait l’air calme et distrait. Rien ne décelait une plaisanterie.
— Vous venez peut-être louer la maison du père
Perrin? me dit-il. — Justement.
— Elle est libre jusqu’à présent.
Je sortis de l’auberge, furieux, il était plus de six heures du soir. Le soleil tombait. Je m’enfonçai
dans la campagne, au hasard, sans but, en proie à une exaspération fébrile. Je marchai une heure à tort et à travers, cherchant à comprendre cette conspiration saugrenue.
La nuit vint. J’étais absolument égaré. A huit heures environ, j’entendis le trot d’un cheval, et, à ma grande stupéfaction, je constatai que c’était un fiacre numéroté qui errait sur les grandes routes à vingt-cinq kilomètres de Paris. Pourquoi ce fiacre était-il là? Mystère. Je le hélai comme sur les bou
levards, et il s arrêta sans autre explication : nous
regagnâmes la gare par le train de onze heures du soir. J’avais envie de serrer la main du cocher.
A la station, je cherchai l’employé qui m’avait donné des renseignements. II n’y était plus. Et, cette année-là, je ne quitlai pas Paris où je souffris atrocement de la chaleur. D’ailleurs, je ne sus ja
mais ce que c’était que la maison du père Perrin et en vertu de quelle légende on disait aux gens qui la venaient visiter qu’elle était à trente-cinq minutes de la gare.
Alfred Capus.