Les murailles de Paris, se font tentatrices. Que de promesses multicolores ! C’est la faute de Chéret. Il n’est pas une ville d’eaux—pas un petit trou pas
cher, comme on disait l an dernier et comme on ne dit probablement plus cette année — il n’est point de plage ignorée ou célèbre qui ne s’offré sur nos murs m e image coloriée. Et alors des envies de partir vous prennent... et l on part,
et l on arrive avant tout le monde sur quelque plage où l’on se trouve à peu près seul, et où cette demi-solitude ne parait pas du tout, mais du tout déplaisante.
Dans quelques jours ce sera l’invasion des Parisiens. Maintenant l’hôtel appartient encore aux
peintres, qui donnent le dernier coup de fion, et qui viennent de rebadigeonner le Casino et les tribunes du champ de courses. On a pour soi tout seul la salie de lecture, la cabine qui vous relie à Paris par le téléphone, la salle à manger, où le garçon a des attentions particulières pour ces quelques clients très selects, c’est le mot. Et les voitures at
tendent devant la grille, et le propriétaire de l’hôtel vous dit avec un bon sourire engageant :
— Voulez-vous me permettre de vous offrir ma voiture ?... Vous me rendrez service en l’acceptant : c’est pour promener mes chevaux !
Le moment est délicieux. On n’est pas dérangé le long de la plage. On peut en toute liberté regarder l’horizon bleu, la petite barque qui fend les flots, le bateau qui grossit, grossit, là-bas à 1 horizon, avec sa fumée qui le fait ressembler à un cachalot fu
mant un londrès. On est le maître de ces cabines où les jolies Parisiennes, dans quelques jours, éta
leront leurs grâces amincies ou étoffées. Si l’on veut faire du chic, on le fait pour les mouettes ou les hirondelles, car Paris n’est pas sorti de chez lui, visiblement. Mais on a là une sensation exquise :
c’est comme le printemps de la fashion, l avril des bains de mer.
Et puis, vive le téléphone!
— Allô ! allô! Quoi de nouveau à Paris? — Là lutte de M. Lozé contre les chiens! —.Mais c’est déjà vieux!
— Que non pas ! C’est éternel. Les amis de la race canine ont fait campagne contre le préfet qui tient à nous préserver de la rage et M. Laguerre est parti en guerre contre la Saint-Barthélemy des chiens.
— Et qu’en pensez-vous?
— Ce: que j’en pense? Certes, j’adore les chiens et je contresignerai, des deux mains le fameux aphorisme du bon dessinateur Charles : « Ce qu il y a de meilleur dans l homme c est le chien ». Mais ce qu’il y a de plus désagréable dans le chien, c’est la rage , et j’aime mieux voir cent chiens abattus qu’un homme mordu.
— Allô! allô! Quoi de nouveau encore?
— Oli ! du nouveau qui ne date pas d’hier. Ravachol. En passant ce matin, rue de Clichy, j’ai lu cette inscription tracée par un plaisant sur la mai
son qui sautait naguère et qu’on reconstruit à l’angle de la rue de Berlin : « Œuvres choisies de Ravachol. » A Sainte-Etienne on publie ses œuvres complètes.
Ravachol en cour d’assises ! Allons-nous encore voir son portrait tel qu’on nous le représenta lors des débats parisiens, debout à la barre du tribunal, boutonné militairement dans sa redingote, et domi
nant, de la taille et du.geste, les gardes municipaux en schakos, les juges en robes rouges et les jurés en paletot? Il avait, en.ces attitudes de l’imagerie populaire que contemplait la foule, l’air d’un justi
cier plutôt que d’un accusé. Tel Mirabeau parlant au marquis de Dreux-Brézé ou O’Connel à quelque lord anglais.
Et l’on se disait, par les rues (je l’ai entendu, m arrêtai;! volontiers devant Les boutiques) :
— Tout de même il a joliment l’air de leur dire leur fait !
C’était bien cela, en effet, qu’il avait l’air de faire. Je demande qu’à l’avenir on lui donne un air plus modeste; 1. imagerie populaire, .c’est le piédestal mis à la portée du passant.
Et puis ce nom de Ravachol n’aura pas nui à la légende du personnage; Koenigstein,ce n’était rien.- Ravachol, c’est quelque chose. Je me rappelle ce
mot d’un philosophe parlant de la gloire du général Boulanger :
— Comme il eût été moins dangereux s’il se lut nommé Pâtissier !
Je l’ai cité, ce mot en son temps. Il est très vrai. Ravachol, c’est bien un nom de héros de roman. Bricou aussi., Oui, même Bricou. On publie pré
sentement dans un journal un roman d’aventures
intitulé : Skobeleff. Voilà encore un nom fait pour pour la popularité. Il sonne bien. Il est mâle, il donne l’idée d’un d’Artagnan slave. Aussi, les romanciers s’en emparent, comme ils se sont empa
rés de Ravachol ; Skobeleff, grand roman contem
porain. Un temps viendra oit les érudits soutien
dront que ni Skobeleff ni Ravachol n’ont existé et que l’un et l’autre étaient des êtres fictifs, imaginés
par les romanciers populaires, le premier pour consoler et enthousiasmer, le second pour effrayer le public.
En fait de romans, nous avons eu le roman d’a­ mour de MUe Blanche de Saint-Ch... qui, à vingtdeux ans, s’est tirée un coup de revolver dans la poitrine en cherchant son cœur avec une balle.
Nous avons eu l’aventure de ce descendant d’une grande famille qui s’est fait arrêter en plein boule
vard pour avoir chanté je ne sais quelle chanson extravagante.
Ils descendent, comme dirait M. Lavedan en son Prince cl Aurec. Autre roman, où se trouve mêlé un grand nom ; la plus jolie des Parisiennes, la belle, la poétique et séduisante grande dame dont le nom est historique, épouse, dit-on, un ténor, doué, du
reste, de la particule. Amour artistique, amour poétique. Le roman est et sera éternellement à l’ordre du jour. Et le roman romanesque, le roman
qui fait pleurer la grisette et battre le cœur de la grande dame.
Ce sont de grandes dames! disait Buridan, le Buridan du père Dumas, pour expliquer les caprices et les folies de ses contemporaines.
Il aurait pu dire plus simplement et moins mélodramatiquement ;
“A- Ce sont des femme.-, !
Cela dit tout. O femme, femme! comme crie Figaro. Encore un qui pourrait changer son texte et être aussi vrai et aussi profond en répétant ;
— O hommes, hommes!
Car il faut nous le dire, ô mes frères, nous sommes aussi capricieux que les femmes, nos sœurs.
Fragilité, ton nom est femme :
Fragilité, homme, c’est là Ion nom !
Ces vers pourraient être du poète Jean Fioux qui vient de mourir. Jean Fioux? Le nom ne dit rien au plus grand nombre. Il rappellera aux lettrés un vo
lume de vers délicats et pittoresques à la fois, un volume à rechercher et qui fut publié avec une couverture chromolithograpiée! Jean Fioux étaitil un nom ou un pseudonyme? Je n’en sais rien. Le
poète est mort à l’hôpital, comme au bon temps oit les poètes ne songeaient à être millionnaires que par la rime. Il aura peut-être un jour un monument comme Hégésippe Moreau et on lui dédiera peut-être des élégies. Tout le monde ne fait pas de vers en ce monde, et tout le monde ne meurt pas à l’hôpi
tal comme Jean Fioux. Pauvre Jean Fioux ! U avait fait, me dit-on, des pièces de théâtre; une de ses pièces, même médiocre l’eût fait plus connaître que ses jolis vers, même charmants.
Nous avons eu, la semaine passée, deux tentatives artistiques, la Vie du Poète à l’Opéra, et le Chevalier du Passé au Théâtre-Moderne, La sym
phonie a plus réussi que la pièce symboliste. On
entend, dans la Vie du Poète de M. Charpentier, les chants de l’orgie et les pistons de la fête de Montmartre, alternant avec les chœurs aériens de l Idéal. C’est le poète entre Bruant et Lamartine. M. Massenet disait :
— Je n’aurais pas osé faire cela, moi, et Charpentier y a réussi. J’en suis bien heureux : c’est un jeune maître.
M. Dujardin, l auteur du Chevalier du Passé, est aussi un jeune maître, et un jeune maitre parlant au public. Comme on riait un peu devant ses sym
boles, il est venu lui-même, en galant régisseur, prier les rieurs d’aller rire sur le boulevard voi
sin. Je ne sais si le rire est un symbole, mais c’est une opinion, comme le sommeil. M. Dujardin n’en tient pas compte. C’est dommage, il a du talent. J aimerais mieux le voir parler à l’âme qu’au pu
blic. Il avait pour interprètes, dans le Chevalier du Passé, Mlle Mellot, une jeune fille du Conserva
toire, qui dit juste, et M. Lugué-Poë, un nouveau venu au théâtre, parent de l’Américain Edgar Poé,
tne dit-on. Edgar Poe, le fantastique, qui voulait faire frissonner, lui, et qui ne faisait pas rire !
Tandis que M. Zola préside aux fêtes de Florian i ô Némorin, ô Estelle, que diriez-vous des paysans de la Terre! ) et qu’il pose ainsi une fois de plus sa candidature académique, Mme Léon Bertaux, qui sculpte avec talent, se présente à l’Académie des Beaux-Arts pour succéder à M. Bonnassieux. On a découvert (c’est Mlle Louise Abbémai que les
femmes ont déjà fait partie, non point de 1 Institut — il n’existait pas — mais de l’Académie royale ; Mmo Vigée-Lebrun et la Rosalba, la pastelliste.
Pourquoi l’Institut n’accueillerait-il point les femmes ?
— Pourquoi, a demandé M. Vacquerie, Georges Sand n’eût-elle pu faire partie de l Académie au même titre que Musset?
J’avoue que le point d’interrogation ne me choque pas. Rosa Bonheur — qui vaut mieux que la Ro
salba — ferait une admirable académicienne. C’est un grand peintre, Rosa Bonheur, un très grand peintre, et nos membres de l Institut ne sont pas tous de grands artistes.
Mme Bertaux vaut-elle Rosa Bonheur? Voilàtoute la question. Ou encore vaut-elle M. Bonnassieux ?
Cette question des femmes académiciennes a intéressé le public au moins autant que le départ du général Brugère et que l exposition des timbresposte. Le général Brugère, bon soldat, brave, solide, esprit droit, bien intentionné, a encouru la mau
vaise humeur de certains journaux, qui représen
tent certaines gens. Mais ce n’est pas pour cela qu’il quitte l Elysée. Il a hâte de reprendre un commandement actif, et, puisquej ai parlé de l’exposi
tion des timbres, je demande pardon du jeu de mots, fort misérable, mais le général est affranchi de beaucoup d ennuis et va, dans un commandement actif, gagner, comme on dit, la plume blanche.
Quant à cette exhibition de timbres-postes, elle réjouira les timbromanes, comme la plaque mise par les soins de M. Chéramy, l’avoué ultra, supra,
extra-parisien, sur la tombe d Henri Beyle, réjouira
les beylisles ou stenclhaliens.
— Je ne serai compris qu’en 1890! s’écriait Stendhal tristement — ou ironiquement, on ne sait pas. Il n’est officiellement salué qu’en 1892, mais il l’est bien.
— Je plains ceux qui ont été mordus par Stendhal, disait Sainte-Beuve. Mérimée l a été.
Alexandre Dumas ne l’a pas été, et il a souscrit pour la plaqué de Beyle. Voilà donc la justice qui commence pour les grands méconnus comme Stendhal. Et voici revenir les soirs où l on ira en sor
tant de table, après avoir vu le soleil se coucher dans la mer, vers le casino — l établissement,
comme on disait jadis — écouter le concert, les
monologues, les vaudevilles à deux débités entre
deux trains par quelques acteurs en tournée, cravatés de blanc et habillés dès le wagon. Voici re
venir les soirs de bal, les longues heures passées
devant les petits chevaux de plomb galopant, comme Rueil ou Fra Angelico, sur une pelouse de drap vert. Et les stations dans la salle de lecture avec les journaux amoncelés, les journaux de Paris
ressassant les éternelles histoires du boulevard. Et les causeries sur la plage dans le sable ou sur le galet rond, avec les discussions inévitables (qui valent bien celles de la politique). — Elle monte, la mer !
— Je ne crois pas, elle descend !
— - Je vous garantis qu elle monte !
— Oh ! je vous parie tout ce que. vous . voudrez qu’elle descend. Voyez, le sable est mouillé, et elle ne le recouvre plus...
— Au contraire, cette pierre noire, là-bas, tenez, je parie que dans une minute elle disparait sous l’écume !
Et cela semble ridicule de loin, ces propos à la Bouvard et Pécuchet. Et pourtant, c est tout simple et parfaitement agréable quand on est loin de la fournaise, quand on se laisse baigner, saturer, en
vahir par l’atmosphère de la plage, le vent de mer qui repose et fait oublier. Cela n’est pas plus di
vertissant que cela, la vie des eaux, non, certes non, mais c est une halte. On s’étire et on se re
cueille. On a tant dîné, causé, paradé, sacrifié à la mode et au convenu dans son hiver! L été venu on se refait. L’homme, à vrai dire, passe sa vie à se refaire et à se défaire.
Entendu hier devant le Casino ;
Une dame à son mari. —Combien coûte l entrée ? Le mari. — Vingt sous. Mais, en s’abonnant, c’est meilleur marché.
La dame — Si tu prenais un abonnement pour deux jours ?
R ASTIGNAC.
COURRIER DE PARIS